Spectacle

Gil Roman, dans le chaudron musical de maître Zorn

D’une telle alliance, il n’osait pas rêver. Le directeur du BBL puise dans la galaxie du compositeur new-yorkais les musiques de sa prochaine pièce, début avril à l’Opéra de Lausanne. Il dévoile les dessous de sa rencontre avec une légende

Le rêve américain de Gil Roman ne pouvait pas plus mal commencer. En ce mois de février 2017, Manhattan gèle. Dans le quartier du Village, deux lascars, mines de bandits comme on en voit que dans les films des frères Coen, emmitouflés comme des trappeurs lapons, pénètrent dans un restaurant japonais.

Le premier a le pas prudent, mais élégant du renard: c’est le chorégraphe Gil Roman, directeur artistique du Béjart Ballet Lausanne (BBL). Le second promène des épaules bourrues, pis qu’un grizzly surpris dans sa tanière: c’est Jean Ellgass, le directeur exécutif de la formation.

Ils n’en mènent pas large. Le voyage les a essorés: la veille, leur avion a été détourné vers Montréal à cause d’une tempête de neige; ils ont rallié New York en taxi et en catastrophe, pour assister au concert de John Zorn, ce Shiva de l’underground new-yorkais, ce talent cosmique dont les volutes pourraient offrir un élan inédit au BBL. Mais il faudra le convaincre, pensent-ils, négocier âprement peut-être.

Un premier miracle s’est produit, la veille: ils sont arrivés à bon port, au Guggenheim Museum, là où Zorn jouait. Mais le diable a gâché la fête: ils ont débarqué dix-sept minutes après le début du concert; la législation locale n’autorise pas l’accès à un spectacle au-delà d’un quart d’heure de retard. Et les portiers new-yorkais ne sont pas des anges.

Lire aussi: La danse de cristal de John Zorn

Un thé vert pour chasser le trac

Un fiasco pour démarrer. Devant le bol de thé vert qui fume, Gil Roman et Jean Ellgass révisent leurs arguments. Le premier a fait parvenir à Zorn, ce «Stravinski contemporain», comme il le qualifie, une vidéo: une ébauche, sur sa musique. Mais il sait qu’aucun chorégraphe n’a jamais conçu une pièce à partir de ses œuvres. Il sait aussi que le compositeur n’admet pas qu’on tronque le moindre morceau. Et il paraît impossible d’extraire de ces mille et une nuits magnétiques une trame organique.

Zorn pousse à l’instant la porte, regard mi-perçant, mi-interlope de souffleur de verre. Gil Roman siffle son thé vert, puis se lance: Maurice Béjart, le BBL, une grande légende européenne… Zorn acquiesce. Et lâche un OK magnanime, mais fixe ses conditions: Gil devra respecter la moindre virgule de ses compositions.

Cette syncope new-yorkaise, c’était il y a deux ans. Gil Roman ignorait encore le fil qu’il pourrait tirer dans la pelote de Zorn. De brouillons en rêveries, il a eu le temps d’inventer. Voyez-le alors, cet après-midi de mars à Lausanne, dans le phalanstère du chemin du Presbytère, sur sa chaise de tailleur de gestes. Comme toujours, il est rongé par son surmoi. Comme toujours, il fait corps, intérieurement, avec chaque interprète. Le temps presse: dans quatre semaines à peine, Tous les hommes presque toujours s’imaginent verra le jour, à l’Opéra de Lausanne – première, le 5 avril.

Chant de caravansérail

Penché en avant, Gil Roman claque des doigts. Cet ascète est une allumette, tout s’allume sous ses yeux, dans le studio moite, éclaboussé de soleil. Une symphonie de paquebot monte en nuages sirupeux. La troupe est à genoux, de dos, ce sont des pèlerins dans l’attente d’une apparition. Un dissident se lève, ses pieds sont élastiques comme ses songes.

Que s’apprêtent-ils à vivre, ces garçons et ces filles, encore en habits de travail pour ainsi dire, en short, débardeur, justaucorps? Un déluge de percussions. Avant une mélopée de caravansérail qui dessine une autre voie. L’espace éclate: une demoiselle s’envole dans les bras d’un cavalier; une étincelle et elle est au ciel. Juchée sur le bord d’un muret-écran, où passeront des figures en lisière de vie – un film –, la danseuse Jasmine Cammarota alpague de ses yeux noirs le dissident de tout à l’heure, celui qui est au pied du mur justement – Vito Pansini.

Veut-elle le consoler, sur ce souffle de cathédrale? Le sauver? On ne voit plus qu’elle, ses mains de passante, son ardeur domptée comme l’olivier dans le vent, son autorité de muse aux enfers qui est une tentation et un salut, qui sait. On les suivra pendant toute cette passion, elle et Vito, elle et son peuple de naufragés.

«La grandeur d'un musicien élève le chorégraphe»

Un mirage d’Orient alors. Un roulement de tonnerre punk soudain. Sur son siège, Gil Roman éprouve les sortilèges de maître Zorn. Pourquoi lui d’ailleurs? «J’écoute ses musiques depuis une vingtaine d’années et je suis fasciné par tous les chemins qu’il emprunte, sa façon d’innover quel que soit le genre qu’il aborde. La grandeur d’un musicien élève le chorégraphe, disait Maurice Béjart. Après t’M et variations, cette pièce qui marquait les dix ans de la disparition de Maurice, j’avais besoin d’une contrainte forte. Les morceaux de Zorn me les ont fournis.»

Lire aussi: La lettre de Gil Roman à Maurice Béjart

Au studio, la rumeur d’une vague. C’est l’océan qui déborde. «Ça va, allez-y doucement», supplie le chorégraphe. Un ballon transparent roule, comme une bulle de savon géante. Vito s’en saisit. Il le lance à un camarade et tout papillonne. Tous les hommes presque toujours s’imaginent est une traversée, dira Gil Roman. «Une histoire de noyé passé dans l’autre monde qui revient pour annoncer une catastrophe, peut-être.»

Sa fable, il a pourtant bien cru ne jamais la composer. «J’étais désespéré devant cet océan de musiques. Je ne voyais pas comment construire un univers cohérent, tant le matériau est divers. La contribution de Marc Hollogne, cet homme de théâtre et de cinéma, a été décisive. C’est grâce à nos discussions que tout a pris forme.»

La balle disparaît à l’instant. Des couples naissent sur une nappe de cymbales, une friction de club new-yorkais. Dans l’atelier immense, des pactes se nouent dans une virevolte. Bientôt, la cadence sera festive, comme sous amphétamines. Où filent ces allumés? Vers leur égérie énigmatique, Jasmine Cammarota, qui paraît connaître le secret de leur destin.

La gêne de l’héritier

Que chacun s’imagine alors son échappée. C’est ce que Gil Roman voulait. Pour changer de dimension peut-être en tant que chorégraphe. Pour échapper à son statut d’héritier. Pour ne rien renier, mais viser plus haut. «J’exige de moi des choses de plus en plus difficiles. C’est la première fois que je m’autorise une pièce d’une heure cinq. Jamais, je n’aurais osé avant. Comme je n’aurais pas osé occuper autant de place dans le programme d’une soirée, à Lausanne, Tous les hommes presque toujours s’imaginent est plus longue que Brel et Barbara. J’en suis presque gêné.»

Au Presbytère, des bras s’élèvent vers cette pythie de Jasmine Cammarota. Elle trône encore, un instant, et elle s’éclipse, comme la sirène dans son coquillage. C’est la fin du filage. Gil Roman réunit la tribu à bout de souffle. Il gronde mezza voce, il y a encore du travail, beaucoup, pour être à la hauteur de Zorn.

«Zorn est adorable, mais il me fait peur.» Ce même jour, Gil doit lui envoyer une vidéo du spectacle tel qu’il se présente alors. Qu’il n’approuve pas et ce serait la catastrophe. Aux dernières nouvelles, il est ravi de ce qu’il a vu. Et s’il ne viendra pas à Lausanne, le chorégraphe ne désespère pas de l’attirer sous d’autres cieux, en Amérique du Nord, pourquoi pas, où le BBL n’a plus mis les pieds depuis une éternité. Zorn, ses prières qui vrillent, ses enchantements de mandarin merveilleux, abattent les murailles. Gil Roman est sur orbite.


Tous les hommes presque toujours s’imaginent, Brel et Barbara, du 5 au 7 avril, Opéra de Lausanne, rens. Béjart Ballet Lausanne

Publicité