Geste

Gil Roman: «J'ai voulu écrire une lettre à Maurice...»

Tout l'automne, le patron du Béjart Ballet Lausanne a ouvert les portes de son studio, à l'occasion de sa nouvelle pièce, «t'M et Variations», à l'affiche dès le 16 décembre. Après les répétitions, il s'est confié comme rarement. Journal d'une création

Vous le surprenez à genoux dans le studio, efflanqué comme un abbé du Nom de la Rose. Ses doigts battent une mesure démoniaque. Devant ses yeux noirs, un essaim de jeunes filles parade à petits pas, un chausson nonchalant sur le front. Chemin du Presbytère, Gil Roman répète t’M et Variations, sa nouvelle pièce. Ce mardi 13 septembre, le patron du Béjart Ballet Lausanne ne pense pas encore à l’échéance du 16 décembre, ce grand soir où Béjart fête Maurice sortira enfin de l’athanor, où des milliers de yeux - les six soirées du Théâtre de Beaulieu affichent déjà complet - papilloteront d'une arabesque à l’autre.

Si on est là, dans l’ombre de ce calligraphe farouche, c’est qu’il a accepté de raconter les tourments et les grâces de son  t’M et Variations. Cette pièce, il l’a rêvée comme une épître à Maurice Béjart, l’homme qui a changé sa vie, le plus littéraire des chorégraphes dont on commémorera les dix ans de la disparition en 2017. Entre septembre et décembre, on retrouvera Gil Roman à trois reprises, d’abord dans la grande salle moite où il répète, puis dans l’intimité de son bureau où sa pensée s’épanche en volutes de fumée. Il y parlera de son métier, de la naissance d’un geste, du bonheur de la page blanche, de la rature et de la ligne claire, de Maurice bien sûr, de son père adulé qui meurt beaucoup trop tôt sur son bateau… Ces confidences constituent le carnet d’une création.

Le premier jour

«Nous avions un peu de temps en juin, une tournée venait d’être annulée. Nous avons commencé comme ça, sans avoir aucune idée de ce que nous ferions. Je ne savais qu’une chose: je voulais rendre hommage à Maurice, mais à ma façon, je voulais parler du métier de danseur, dans ce qu’il a de plus élémentaire. Je me suis retrouvé avec six garçons au studio et nous avons inventé des pas. Pour la première fois, j’ai voulu me passer de musique pendant cette première phase. Il n’y avait rien que le plateau vierge, les corps des interprètes, leurs âmes, et c’était comme une liberté nouvelle que je m’accordais, ma façon de me renouveler.» 

Le point de chute

«Maurice, lui, savait où il allait. Il commençait un ballet, il n’avait pas encore inventé un pas, mais il avait déjà toute la construction en tête. Il avait toujours un sujet. Moi, je n’ai rien à dire, pas de message à donner à l’humanité. Je fais ce métier parce que je l’aime. Je suis un artisan, je me découvre à travers ce que je fais. Ça n’a rien de modeste, c’est juste la réalité. Mon rêve, c’est de faire un bon ballet, c’est tout couillon.

»Aujourd’hui (le 13 septembre ndlr), j’ai une toute petite idée de la fin de la pièce, mais je ne sais pas comment l’amener. Je veux éviter la pompe, le pathos. Je voudrais que t’M et Variations soit comme une lettre où chaque danseur signerait avec son corps. Les scènes seront comme des pages qu’on tourne. Il n’y a pas d’histoire, juste l’écriture au travail.»

Les nouvelles greffes

«Cet automne, il y a des jeunes qui rejoignent la troupe, mais ça ne change rien à l’esprit. Quand Maurice est mort, j’ai lu une de ses lettres aux danseurs: il disait que la compagnie est une, même s’il y a des départs et des arrivées. Mon rôle avec les nouveaux, c’est de les former aux rôles de notre répertoire, sachant que le temps est compté ces trois prochains mois, avec une création et cinq ballets en tournée, à Moscou, Saint-Pétersbourg, Tel Aviv, Lugano. C’est parce que nous avons ce roulement-là qu’il faut que la troupe soit  impeccable. Je ne peux pas transiger sur la qualité. Nous sommes sous pression, c’est la vie normale d’une troupe qui doit trouver des tournées. C’est ça ou on crève. Parce qu’on n’a pas beaucoup d’argent. »

L’échappée belle

«Cet été, j’ai passé une semaine en Corse, une autre à Paris, une autre encore à Bruxelles. Mon idéal serait de louer une maison et d’inviter 4 à 5 danseurs pour préparer quelque chose. Mais ce n’est pas possible. Alors je me ronge en vacances, je m’angoisse pour la rentrée.»

Bob et Léonard

«J’écoute beaucoup de musique, de toutes sortes, parce qu’elles me nourrissent, me donnent des idées. J’aime aussi écouter de vieilles choses, je vénère depuis mes quinze ans Bob Dylan, Léonard Cohen, Led Zeppelin. Je cherche des intensités.»

L’amitié

«Je suis obligé d’être distant avec les danseurs. En plus, nous n’appartenons pas à la même génération. Mais au studio, les liens peuvent être forts. Aujourd’hui (vendredi 9 décembre ndlr.), je les ai remerciés, ce qu’ils ont fait m’a beaucoup ému. Maintenant, leur vie privée ne me regarde pas. Est-ce que j’ai des amis dans le milieu? Je n’ai pas le temps, je suis pris par la création, les tournées et en dehors je sors très peu.»

L’élan

«A 12 ans, je voulais danser. Grâce à ma soeur qui était douée et qui adorait ça. Je me suis lancé, j’avais de la facilité, ça m’a plu. Mon père, qui était médecin, ne voulait pas. Et puis il est mort d’un coup sur son voilier, dans mes bras, il avait 37 ans, j’en avais 13. Il rêvait de faire le tour du monde en bateau. Il nous mettait sur ses genoux et nous regardions les voiles. Après sa mort, je me suis présenté à une école de danse à Monte-Carlo. Nous avons été pris, ma soeur et moi. Nous avons eu l’école gratuite. Plus tard, je suis parti en Italie, enrôlé dans une compagnie. Mais elle a fait faillite. Je me retrouve à Cannes et ma mère me dit: «Débrouille-toi.» C’est comme ça que je me suis retrouvé stagiaire dans l’école de Rosella Hightower qui était une artiste formidable.»

La rencontre avec Maurice

«J’ai commencé par faire des auditions en Allemagne, chez John Neumeier, un maître dans notre domaine. Mais j’étais trop petit pour lui. A Paris, je vois que le Ballet du XXe siècle de Maurice Béjart fait passer des auditions au palais des sports. C’était en 1979, j'avais 18 ans, nous étions trois cents. Le maître de ballet me repère et me place devant. Nous avons été cinq garçons à être retenus. Je ne pensais pourtant pas que cette compagnie était faite pour moi. J’avais vu à Monte-Carlo le Molière imaginaire, j’avais 14 ans. Ses danseurs chantaient, jouaient, je ne me voyais pas faire la même chose.»

 Les lettres de Maurice

«Il m’a beaucoup écrit, à une époque il m’écrivait tous les jours. Certains matins, je trouvais un mot de lui sous la porte. Ces lettres sont personnelles, je n’en divulguerai jamais le contenu. Maurice était un obsédé de la plume. Il avait des nuits d’insomnie et il écrivait. C’est pour ça aussi que je fais ce spectacle: pour évoquer ces lettres qu’il m’arrive de relire, même si beaucoup ont été détruites dans l’incendie de ma maison il y a deux ans. Il y a eu un petit miracle: j’en ai retrouvé un paquet dans un tas de cendres.»

La fraternité des écrivains

«J’ai toujours beaucoup lu. A 14 ans, j’ai découvert Crime et Châtiment de Dostoïeveski et j’étais bouleversé. Ces jours, je lis La Fin de l’homme rouge de Svetlana Alexievitch, cette journaliste et écrivaine qui a reçu le Prix Nobel de littérature. Son récit me fait comprendre des choses que j’ai vécues quand nous étions en tournée avec Maurice dans ce qui s’appelait alors l’URSS. Je viens de reprendre Le Journal de Jules Renard. Je vis en intimité avec les auteurs. J’aime beaucoup Borges, ce qui m’a amené à lire Enrique Vila-Matas. Et puis j’ai des fans japonaises qui m’envoient des lettres et me fournissent en romans. Je lis des contes cruels à l’ironie formidable.»

Le conseil au jeune Gil

«S’il se présentait devant moi, avec ses quinze ans et ses espoirs, je lui dirais: «Travaille, travaille! Ne crois qu’à ça. Ce n’est que par le travail que la personnalité se développe.»

Le titre rêvé

«Vous avez vu ce livre sur mon bureau, son titre? Tous les hommes presque toujours s’imaginent. C’est beau, non? J’ai voulu le prendre pour l’une de mes créations, mais je n’en ai pas obtenu les droits. L’auteur de ce livre est Ludwig Hohl, un Suisse alémanique qui vivait dans une cave à Genève. J’adore cet écrivain, son Ascension notamment où deux hommes affrontent une montagne, son journal aussi. Sa langue est d’une pureté merveilleuse. Il faut un talent immense pour arriver à être si simple, si précis.»

Le diable de l'ennui

«Je ne supporte pas l’ennui au théâtre, le remplissage. Actuellement (20 septembre ndlr), la pièce est trop longue. Il va falloir couper, resserrer, mais c’est difficile: on ne peut pas biffer des danseurs comme on biffe des mots. Ces jours, je suis comme un possédé: je m’endors en pensant à la chorégraphie et au réveil j’y pense encore.»

Le cercle des fantômes

«Je ne fréquente pas les cimetières, je ne me retourne pas sur mon passé. Mais je n’oublie pas. Il y a des absents qui sont très présents en moi. J’ai 55 ans et j’ai perdu beaucoup d’amis.»

Le sens du spectacle

«Je voudrais que le spectateur ressente la beauté de la vie. Sa liquidité, sa fragilité, tout ce qui nous compose, le besoin des autres d’abord.»

Presque le point final

«Aujourd’hui (9 décembre ndlr.), t’M et Variations est achevé au studio. Mais elle n’est pas calibrée rythmiquement, pour cela il faut attendre les répétitions au Théâtre de Beaulieu où tout va changer de dimension. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’y aura pas de décor, j’ai voulu un plateau nu. Les costumes s’inspireront de ce que portent les interprètes au studio, un t-shirt, un justaucorps etc. Il n’y aura que l’écriture. J’ai besoin que la danse parle d’elle-même, que le sens vienne de la matière. Il n’y aura rien à camoufler. C’est ça qui me donne du plaisir.»


A voir

«t’M et Variations» et «Béjart fête Maurice», Lausanne, Théâtre de Beaulieu, du 16 au 22 décembre, www.bejart.ch

 

 

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