A la barre, Maurice Béjart. Au Théâtre de Beaulieu, le Béjart Ballet Lausanne et son patron Gil Roman instruisent le procès en canonisation de l’artiste. A vrai dire, chaque programme depuis novembre 2007, date où le chorégraphe rend les armes, vaut comme pièce à conviction, comme élément d’une sanctification. Mais ce nouveau diptyque est un jalon: il inaugure une année à part, celle qui marquera les dix ans de la disparition d’un créateur qui aura beaucoup vénéré – Malraux, Nietzsche, Baudelaire etc. – et qui est statufié à son tour. t’M et variations et Béjart fête Maurice pourraient s’avérer pompeux et mortifères. Ils échappent en grande partie à ce travers. Ces pièces respirent le savoir-faire et la malice, l’affection, mais oui, et le plaisir du clin d’œil.

A la barre, Gil Roman. On a parfois reproché au directeur du BBL de ne pas être un créateur, avec un C romantique. Mais il ne prétend pas à ce titre. Il n’a pas de sagesse à professer, de révolution, fût-elle esthétique, à fomenter. Il veut juste faire de bons ballets, dit-il, et entretenir la flamme. Avec t’M et variations, il y parvient. La pièce a cette force: elle colle aux interprètes et à leur maître à jouer. Sa visée? Adresser une lettre à Maurice. Chaque pas est une phrase, chaque scène une page. Le style de l’épître? Une simplicité d’énonciation – la juxtaposition plutôt que la subordonnée complexe – doublée d’une sensualité rythmique, merveilleusement servie par jB Meier et Thierry Hochstätter, deux diables de la percussion.

Simplicité

Car le luxe parfois, c’est d’être élémentaire. Voyez comment ça commence. Deux garçons, trois filles, collant, short ou justaucorps comme au studio. Ils enchaînent les figures, sur des pulsations sourdes. Ils esquissent un cercle immédiatement défait. Les lambeaux d’une symphonie s’invitent en coup de vent. Ils se figent une seconde, le visage effarouché. Plus tard, ce sera un ballet doux de couleurs – lilas, mauve, bleu. Six interprètes de dos qui fuient à petits pas. Leurs épaules se rétrécissent. Mais ils sont allongés à présent, sur le ventre, un instant de farniente. Et une main maligne qui salue l’assistance.

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Vous avez dit œillade? Oui. Comme ce moment où Elisabet Ros, seule en scène, abandonne un chausson sur le plateau. Elle s’éclipse, revient et glisse chacune de ses mains dans une pantoufle. C’est une ballerine à l’ancienne, elle écrit avec les pieds et c’est charmant. D’un aparté à l’autre, on entend une plume virevolter sur la feuille. En apothéose, sur un clavier soudain mélancolique, des auréoles fleurissent sur le plateau. Sous ce halo, chacun pose sa signature. Bacchanale des doigts. Les feuillets de Gil Roman touchent.

Aux coulisses du métier succède le bouquet de la gloire, Béjart fête Maurice. Dix morceaux choisis, qui sont un concentré de l’art béjartien, avec son goût des géométries déraisonnables – formidable duo pour Héliogabale – ses raccourcis touristiques et son interprétation inspirée de Bethoveen, la IXe en particulier, avec ses pas de deux bouleversants. A la fin, à la toute fin, la troupe fait chœur en grand corps aimant. Au premier plan, la barre de toujours. Un jeune homme pâle y fait ses gammes. Ainsi marche la légende.


Béjart fête Maurice, Lausanne, Théâtre de Beaulieu, jusqu’au 22 déc., http://www.bejart.ch