L'héritier de Maurice Béjart, c'est lui. Il le dit comme une évidence, l'autre soir dans une loge: «J'ai Maurice en moi.» Le Français Gil Roman, 47 ans, est seul à la barre du Béjart Ballet Lausanne (BBL). Anxieux, comme jamais, il l'avoue, à l'approche de la première, ce jeudi soir, du Tour du monde en 80 minutes, l'ultime fantaisie du maître. Il a veillé à tout: l'inclinaison des bustes comme celle des projecteurs. Il a chassé l'approximation, cajolé, tempêté, avec ce grain du sud dans la voix, comme l'autre après-midi au Théâtre de Beaulieu quand entrent en vrac douze demoiselles en rose: «Ça, c'est une entrée! Bande de couillons...»

Gil Roman a construit, touche après touche, le dernier spectacle de Béjart, soucieux de ne pas le trahir, comme il le fait depuis 1993, année où il devient directeur adjoint de la compagnie. Depuis, les rôles étaient clairement distribués: Maurice inventait le mouvement, Gil réglait la mécanique au studio avec la troupe. L'autre soir, il l'avouait: «J'ai toujours l'impression qu'il est là et qu'il va m'appeler.»

L'amour du père. Et tant pis si la castration menace. Gil Roman, c'est d'abord ça. Une sveltesse tauromachique offerte au créateur. C'est ce qui frappe ceux qui le voient débarquer à Bruxelles en 1979 et rallier le Ballet du XXe siècle - nom de la compagnie quand le chorégraphe vivait en Belgique. François Passard, qui faisait partie de la troupe, voit encore le tableau. «Avec son teint mat, il avait une allure de gitan. Il n'était ni beau ni laid, mais il avait un charisme. Il avait aussi une technique très solide. Il avait étudié à Cannes, dans l'école de Rossella Hightower, une référence.»

Gil Roman, 19 ans, découvre une microsociété d'un type féodal. Maurice Béjart est un seigneur impitoyable. Il inspire ses interprètes et pardonne rarement les défaillances. «Oui, Maurice était dur, se souvient Gil Roman. Je l'ai vu expulser du studio à coups de pied au cul un garçon parce qu'il avait une boucle d'oreille. Mais, dans notre métier, il n'y a pas de grâce sans discipline. A Cannes, l'un de nos maîtres adorés pouvait arracher les bancs de la salle et les jeter à la figure des élèves s'ils faisaient preuve de fainéantise.»

Au Ballet du XXe siècle, le dépassement est la règle commune. «Maurice Béjart exerçait une pression terrible sur les danseurs, se rappelle Marc Hwang, interprète dans la compagnie pendant six ans. C'était pour lui la condition de l'excellence.» La troupe est alors très hiérarchisée. Il y a la soldatesque, brillante, mais anonyme. Et les élus, les anciens souvent. Dans ce firmament, une étoile impose sa loi: Jorge Donn, l'amour de Maurice, une idole depuis son apparition dans Les uns et les autres, le film de Claude Lelouch.

Comme beaucoup d'autres, Gil Roman est fasciné par Donn. «Adolescent, j'avais un poster de lui dans ma chambre.» Comme peu, il sera bientôt capable de l'imiter, jusqu'à ses tics. Au cours de ces années bruxelloises, il n'est certes pas en première ligne. Mais son talent éblouit. «Il était le danseur béjartien par excellence, sensuel, expressif, incisif dans sa gestuelle», observe Marc Hwang. «Ce qui est exceptionnel chez lui, c'est son don mimétique, note François Passard. Quand Maurice lui demandait d'être Charlot, il était Charlot!»

Caméléon. Gil Roman se fond dans l'autre. A la mort de Donn en 1992, le cadet succède à l'aîné dans le cœur du père. Sans avoir son statut. «Sous le choc de cette disparition, Béjart avait besoin de quelqu'un qui fasse le sale boulot, souligne un observateur. Gil faisait partie du cercle étroit des favoris. Il a été propulsé directeur adjoint de la compagnie.» Et l'intéressé, que pense-t-il de ce tournant? «Jusqu'en 1987, année de l'installation de la compagnie à Lausanne, j'avais avec Maurice un rapport de danseur à directeur. A partir de cette époque, nous nous sommes rencontrés plus profondément. J'ai ressenti quelque chose qui nous dépassait, lui et moi. Une gémellité.»

Est-ce son nouveau rôle? Un manque de confiance? Ou le maître qui déteint? Gil Roman se révèle à l'époque cassant, lui dont la douceur a souvent séduit. Danseuse entre 1987 et 1990 au BBL, Prisca Harsch évoque son ouverture d'esprit: «Quand on débarquait comme moi, on subissait l'arrogance des anciens et un discours ultra-narcissique selon lequel la troupe était la meilleure du monde. Gil était l'un des rares capables d'écouter la critique.» En tant que directeur, ses excès d'autorité fâchent. «Beaucoup de solistes sont partis», déplore un ex-danseur.

Dur, Gil Roman? Michel Gascard, danseur chez Béjart depuis 1973, aujourd'hui directeur de l'Ecole-Atelier Rudra, balaie la critique. «Il n'est ni capricieux ni méchant. Notre temps est compté. Gil est efficace. Et en tout cas pas plus dur que ne l'était Maurice.» Danseuse au BBL, Elisabeth Ros nuance: «Il est impatient. Il s'énerve parfois comme Maurice. Il lui ressemble pas mal d'ailleurs. Dans son exigence.»

Alors oui, la pulsion mimétique encore. «C'est vrai, en vieillissant, je lui ressemble de plus en plus», dit Gil Roman en riant. Mais peut-il, dans cette identification-là, occuper pleinement la place du père? Donner le souffle et créer. «Il faut lui laisser le temps d'apparaître, assène Michel Gascard. Travailler avec Maurice, c'était accepter une castration artistique. Comment oser écrire son œuvre à côté d'un astre? Gil a résisté. Il ne s'est pas laissé dévorer, vampiriser. C'est sa force.»

«Comme chorégraphe, je dois faire mes classes, souffle Gil Roman. Du temps de Maurice, c'était impossible. J'ai bien signé quelques pièces, mais j'étais bloqué. Avoir l'œil de Maurice sur les pas que j'essayais d'inventer, c'était inhibant. A chaque fois qu'il voyait quelque chose de moi, il disait: «C'est pas mal» et puis plus rien.»

Le fils ne veut pas chausser les mêmes pantoufles que le patriarche. Son ambition au BBL est un symbole: «Je voudrais permettre à d'autres danseurs de créer leurs pièces et qu'ils puissent les montrer.» Gil Roman se taille un costume de libérateur. Et si c'était son premier pas vers la liberté.

Le Tour du monde en 80 minutes, Lausanne, Théâtre de Beaulieu, jusqu'au 30 décembre (complet); Tchekhov au bois dormant par les élèves de l'Ecole-Atelier Rudra, sa 22 au Théâtre de Beaulieu. (Loc. 021/641 64 80; http://www.bejart.ch