Cette soirée lausannoise aurait pu être une virgule de plus dans la tirade béjartienne. Une énième station dans le roman du Béjart Ballet Lausanne. Au Palais de Beaulieu, mardi soir, on a vécu ça. En apothéose, on s’est laissé prendre par la danseuse Elisabet Ros. On a vénéré sa cadence sur la table rouge du Boléro – cette musique que Maurice Ravel n’aurait pas imaginée aussi populaire. On a salué sa fragilité de chasseresse ébaudie par son propre sortilège. On a envié la meute des hommes, leur poitrail de soupirant en rut, la scansion de leur désir. Et à la toute fin, on s’est dressé comme toute la salle, 2000 spectateurs debout, électrisés par la ritournelle. Cette éruption appelée à se reproduire jusqu’à dimanche aurait pu suffire à notre bonheur, dans l’attente d’une prochaine virgule.

Sauf que ce programme est porté par autre chose, une présence qu’on n’imaginait pas. On ne parle pas ici de Corps-circuit, cette pièce bien léchée de Julio Arozarena, cet ancien de la maison. En ouverture, un éphèbe rutile sous un pinceau de lumière, bientôt il rejoindra l’essaim des garçons et des filles qui font la troupe. Des percussions éméchées pousseront au beau geste, une voix off susurrera: «Yeux, pupilles, ventres…» Vous voilà comme au studio. La panoplie béjartienne se déploie: l’élégance stupéfiante des bras, la brutalité d’un torse, la virevolte d’une jupe. Mais la démonstration reste anecdotique, décorative au fond.

On ne vous parle pas non plus d’Anima blues, cette rêverie de Gil Roman sur Audrey Hepburn. A l’avant-scène, un bel endormi somnole dans un fauteuil de science-fiction, tandis que sous vos yeux des couples se font et se détricotent. Cette clé des songes ouvre sur un hall de gare, le train passera – il siffle souvent dans la pièce. Une inconnue en sortira, c’est la danseuse Kateryna Shalkina, fantôme d’Audrey, avec son foulard, ses langueurs romaines, son ardeur au crépuscule quand le prince au bois dormant s’éveille.

Mais assez de détours. On veut vous parler de Swan Song, ce salut du chorégraphe italien Giorgio Madia à Maurice Béjart, cette lettre adressée à l’ami qu’il n’a osé tutoyer quand il dansait pour lui, ce cadeau aussi fait à Gil Roman, le patron du BBL, qui a décidé de retourner à la danse à cette occasion, à 55 ans. Cet hommage pourrait être le comble de l’artifice, il est simplement émouvant et délicat.

A l’origine, donc, il y a le désir de Giorgio Madia d’évoquer celui qu’il considère comme un maître. Dans le spectacle, cela donne ce préambule: un homme effarouché entre à reculons, voûté, comme terrorisé – Gil Roman, pantalon et pull sombre, comme en bleu de travail. Il s’enfuit un instant dans la panique d’un trac insubmersible. Puis revient, aspiré par la rumeur d’une foule qui monte. Il se bouche les oreilles, les yeux. Tombe alors un rideau transparent noir comme pour ramener le solitaire à lui-même, à des paysages enfouis.

Une voix fracture la nuit, c’est celle de son maître, grave mais enjouée. Oui, c’est le timbre de Maurice Béjart, cet artiste qui a su raconter sa légende. Il parle du métier de créateur, de cet acte qui consiste à pirater les créations des autres, à les détruire, à les transformer. Swan Song est une histoire d’héritage, une invitation à en jouir librement. Voyez la danse de Gil Roman, son élégance de page, sa mélancolie qui perle dans chaque geste, sa vie qui défile en pirouettes – nos souvenirs avec –, sa fluidité ombrageuse, ses doigts qui tracent en magicien un nuage blanc sur le voile – une incrustation – puis un cercle qu’on dirait de music-hall – Les feux de la rampe de Charlie Chaplin passe en coup de vent. Soudain, c’est un champ d’étoiles qui jaillit. Et le danseur au milieu.

Dans un instant, toute la troupe, en phalange, récrira à sa façon l’origine de la musique, un rythme qu’ordonnent les pieds. Vous voilà aux racines d’une légende, au coeur de l’héritage. Vous l’entendez encore, justement, le beau Maurice qui avec le temps s’est mué en frère d’âme. Il dit qu’à la fin d’une pièce il préfère le point d’interrogation au point final. Au Palais de Beaulieu, le chant du cygne est contre toute attente une fête et une promesse.


Béjart Ballet Lausanne, Palais de Beaulieu, jusqu’à di, complet; rens. www.bejart.ch