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Les danseurs du BBL répètent «La Flûte enchantée», pièce qui a vu le jour en 1981. 
© Gregory Batardon

Entretien

Gil Roman: «Je voudrais qu’on voie les visages de mes danseurs»

Gil Roman et le Béjart Ballet Lausanne célèbrent les sortilèges de Mozart en reprenant «La Flûte enchantée» au Théâtre de Beaulieu. Confidences d’un chorégraphe qui transmet le flambeau avec passion

Mozart est une piqûre de jouvence. Dans un flash, Gil Roman se revoit à 20 ans. C’est une hypothèse, mais elle est plausible. Au Théâtre de Beaulieu, le directeur du Béjart Ballet Lausanne règle les derniers détails de La Flûte enchantée – première, mercredi, pour une série de représentations à guichets fermés. La troupe entre à petits pas bohèmes dans le conte, appelée par la baguette du grand Karl Böhm et par la puissance tempérée de la Philharmonique de Berlin – une version de référence.

Mais que voit le chorégraphe? Le galop étourdi de Tamino, prince joliment nigaud qu’une Pamina déniaisera. La malice solaire de Papageno l’oiseleur, qui pirouette en chérubin. Les imperfections d’un spectacle qui sort à peine du moule. Là-dessus passent les feux follets de sa jeunesse.

En accéléré, il revit cette soirée de 1981, au Cirque royal de Bruxelles, quand La Flûte devient danse. Maurice Béjart exhorte la troupe, orageux comme la Reine de la Nuit, impénétrable comme Sarastro, le sage du conte mozartien. Et lui, Gil, répète mentalement les gestes qui seront les siens dans un moment. Il n’est alors qu’un danseur parmi les autres. Comment imaginer qu’il deviendrait un jour à son tour Sarastro, qu’il aurait le privilège de transmettre le flambeau?

Nostalgie d’un instant. Car La Flûte a beau carillonner, elle n’autorise pas les divagations. Cette reprise, Gil Roman la voudrait au moins aussi étourdissante que celle de 2003 à Malley. Entre deux répétitions, deux nuages de fumée, il vous la raconte.

«Ma première «Flûte»

«C’était en 1981, j’avais un petit rôle dans la scène des enfants. Nous étions trois, j’étais entouré des frères Poggioli, Guy et Christian, des jeunes qui étaient des livres de danse. Leur technique était impeccable, il fallait que je sois au niveau. Par la suite, nous avons souvent repris La Flûte avec Maurice. Il y a dans cette œuvre tout ce qu’il aimait: l’esprit du conte, qui est lié à la danse classique, et le rituel.»

«Trahir Maurice? Impossible!»

«Comme pour chaque re-création, j’ai visionné toutes les vidéos à disposition. J’ai constaté que les versions diffèrent selon les années. C’est sur la base de ce matériau que nous avons commencé à répéter, l’automne passé déjà, entre deux tournées. Il faut du temps pour que les danseurs trouvent leur chemin de vérité.

»Y a-t-il un risque de trahir Maurice? Pas dans ce genre de répertoire. Certains ballets sont impossibles à remonter parce que chargés d’histoires très personnelles. La Flûte, elle, est très écrite. Mon souhait, c’est de profiter du cadre de Beaulieu, moins imposant que celui de Malley, pour offrir une version plus intime de la pièce. Je voudrais qu’on voie les visages des danseurs.»

«Le sortilège de la voix»

«La voix des chanteurs, même enregistrée, modifie l’interprétation. La danse doit chanter! Ça signifie que le danseur doit se couler avec humilité dans la voix, atteindre à une vérité de jeu. La virtuosité seule ne suffit pas.»

«Parfois, j’ai envie de l’envoyer balader»

«Bien sûr que j’en ai parfois assez de remonter les pièces de Maurice. Mais je les aime et elles continuent de m’enseigner des choses. Je suis comme un musicien devant une partition: je la travaille et je découvre des aspects que je n’avais pas soupçonnés.

»En décembre, j’ai signé une pièce, t’M et variations, un spectacle en forme de lettre à Maurice. Alors, est-ce que je ne pourrais faire que ça? Me consacrer uniquement à mes pièces? Non. Les grandes œuvres de Maurice stimulent mon imagination.»

«Une initiation pour les danseurs»

«On parle beaucoup à propos de La Flûte de sa dimension initiatique, du rituel maçonnique. De manière plus modeste, cette œuvre est l’occasion de former de jeunes danseurs à quelque chose de difficile. Pour bien danser La Flûte, il faut la vivre totalement. On n’a pas le droit de faire semblant.

»Est-ce que danser Béjart est aujourd’hui plus difficile pour des interprètes qui ne l’ont pas connu? Je ne crois pas. Quand j’ai rejoint la compagnie, Maurice était souvent absent. Nous apprenions les pièces avec des maîtres de ballet. Quand il revenait, il corrigeait. Moi, je suis presque toujours là. L’apprentissage passe par le répertoire.»

«Je fais tout d’instinct»

«Aujourd’hui, je ne sais pas quelle pièce je remonterai après La Flûte. Je ne planifie jamais rien. Le désir surgit en fonction d’un groupe de danseurs, d’un interprète. Je n’ai pas d’idée non plus sur ma prochaine création. Je me demande même si je serai encore capable d’écrire quelque chose. J’ai toujours douté de tout, c’est paniquant.

»Alors, après La Flûte, il y aura un nouveau voyage au Japon, où la compagnie est toujours très demandée et où on me sollicite pour des talk-shows. Et puis l’été viendra. Je n’ai qu’une envie: marcher dans la campagne. Plus je vieillis, plus je suis sensible aux arbres, aux paysages, à ces éléments qui font partie de mon enfance.»


«La Flûte enchantée», Lausanne, Théâtre de Beaulieu, du 14 au 18 juin, puis les 20 et 21 juin; rens. Béjart Ballet Lausanne

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