Gilberto Gil, ministre de la Culture de Lula. La nouvelle en avait surpris plus d'un. Difficile d'imaginer le chanteur aux éternelles dreadlocks, le complice de Bob Marley, l'apôtre enchanteur de la culture noire, embrasser une carrière ministérielle à 61 ans. L'enfant de Bahia, deuxième Noir après Pelé à détenir un maroquin au Brésil, entend d'ailleurs imposer son style et faire avec les moyens du bord qui sont dérisoires.

Le Temps: Pourquoi avez-vous accepté le portefeuille de la Culture?

Gilberto Gil: C'est un défi. De par son origine sociale, Lula est une référence nouvelle pour le Brésil, voire pour le monde. Il aura beaucoup de mal à changer le modèle économique et les relations incestueuses entre l'Etat et les intérêts privés, auxquels ce dernier est historiquement soumis. Le président doit aussi mettre fin à l'exclusion sociale et à la criminalité endémique. Face à de tels défis, il a besoin d'aide. J'ai donc accepté son offre.

– Vous avez refusé de quitter la scène jugeant insuffisant le traitement de ministre (environ 3600 francs). Cela vous a attiré des critiques.

– J'ai été sincère, mais la presse a décontextualisé mes propos. Je ne parlais pas de ma propre poche, mais des 40 ou 50 personnes qui dépendent de mon travail pour survivre. Je dois continuer à chanter pour eux.

– Mais vous ne voulez pas non plus quitter la scène…

– C'est vrai. Mais j'ai promis à Lula de réduire mon activité artistique de 80%. Je tiens cependant aux 20% restants. Car il est important que le ministre de la Culture soit un artiste en activité. Cette intimité avec la création renforce l'image du ministère, l'artiste étant le plus grand représentant du concept culturel. Et puis, les gens veulent que je continue à chanter.

– Quel est votre projet culturel pour le Brésil?

– On a dit que j'ai été nommé ministre pour le symbole, parce que je suis Noir, artiste et célèbre. Mais je ne suis pas qu'un symbole. Je veux au contraire mettre ce capital au service d'une vraie politique culturelle. Je défends la transversalité des ministères et suis à la recherche d'un nouveau modèle culturel.

– Quel est le rôle de l'Etat dans la culture?

– Il doit articuler la dynamique démographique qui existe dans la culture. Car il y a une culture faite par la classe moyenne et pour elle, et une autre, faite par les exclus et pour eux, sachant que ces derniers sont très nombreux au Brésil et sont d'un grand dynamisme culturel. L'Etat doit créer une synergie entre ces cultures tout en respectant leur diversité. Or, il a toujours été obligé, jusqu'ici, de faire le jeu des élites, tout en reconnaissant la force de la culture populaire et la nécessité pour elle d'émerger.

– Pourquoi avez-vous invité au carnaval l'ancien ministre français de la Culture, Jack Lang?

– C'est un ami et une référence. Après André Malraux, Lang a été le plus important ministre de la Culture du monde. J'attends de lui des conseils et lui ai demandé de former un groupe d'amis du Brésil. Il a déjà réuni Walter Veltroni, maire de Rome, et les anciens ministres espagnol et portugais de la Culture, Jorge Semprun et Manuel Maria Carrilho (tous trois de gauche, ndlr). J'aimerais les consulter, pour profiter de leur expérience et savoir comment devraient être gérées, selon eux, les questions culturelles du Brésil.

– Quelles sont les politiques de Lang que vous aimeriez imiter?

– La démocratisation de la culture et la mise en place d'une politique nationale de culture. Mais aussi le fait qu'il a redonné à la culture française la capacité de dépasser ses frontières.

– Est-ce un moment historique pour le Brésil?

– Certainement. Lula veut mettre fin à l'exclusion sociale. De plus, il respecte la pluralité ethnique et culturelle du Brésil, son métissage, à la base de la formation du pays. Je suis moi-même le portrait le plus fidèle de la culture brésilienne. Je suis un baiano (de Bahia, l'Etat du Brésil qui compte le plus de Noirs, ndlr), un métis, un hybride social, culturel, idéologique, ni de gauche ni de droite.

– Pourquoi n'avez-vous pas voté Lula en 1994 et 1998?

– Il était trop radical. Cette fois, j'ai appuyé Lula parce qu'il s'est recentré. Aujourd'hui, il le dit lui-même: «Heureusement que je ne l'ai pas emporté avant. Ce n'est que maintenant que je suis prêt à affronter les miens: les syndicalistes et la gauche du Parti des travailleurs (dont Lula est le chef historique, ndlr).»

– Il va devoir aussi affronter les élites s'il veut redistribuer la richesse dans un Brésil où les clivages sociaux sont criants. Ne vont-elles pas se retourner contre lui?

– Il y a aujourd'hui une alliance historique, entre le prolétariat, l'Etat et les élites économiques, autour de l'inclusion sociale prônée par Lula. Les élites sont désormais disposées à renoncer à l'appropriation totale de l'Etat qu'elles ont privatisé. Et cela, dans leur propre intérêt. Pour la première fois, ce sont les industriels qui dénoncent les politiques du Fonds monétaire international! Aujourd'hui, ils ont besoin du peuple. Le capital ce n'est plus l'argent, qui alimente le circuit financier au lieu de la production, mais le peuple.

– Etes-vous pour la libre circulation des biens culturels, actuellement débattue au sein de l'Organisation mondiale du commerce?

– Il ne faut pas que la libre circulation soit à sens unique, comme le défendent les Américains, qui veulent être libres d'imposer aux autres leur culture. La réciprocité, en revanche, permettrait de protéger notre culture tout en nous ouvrant à celle des autres. La diversité culturelle tient compte des intérêts brésiliens, car elle inclut l'Autre.

– Le Brésil est-il une puissance culturelle?

– Sans doute. Et cela grâce à sa dimension magique, mythique, et à son métissage unique. Aujourd'hui, dans le monde, on défend soit de vieilles mythologies, soit la rationalité technico-scientifique. Le Brésil, lui, est au milieu. Nous sommes métis et «meticistes», nous défendons le métissage comme voie de construction d'une nouvelle force sociale et culturelle.