Cinq ans, 500 reportages. La carrière de Gilles Caron est fulgurante. De 1965 à 1970, le photographe français couvre les principaux conflits qui secouent la planète, du Vietnam au Biafra en passant par les émeutes en Irlande du Nord. Le Musée de l’Elysée rend aujourd’hui hommage à ce travail sensible, à travers une remarquable exposition, Gilles Caron, le conflit intérieur.

En historien de l’art, le commissaire Michel Poivert, professeur à la Sorbonne, a délaissé toute présentation chronologique ou géographique pour se concentrer sur la posture même du reporter, ses tâtonnements, ses partis pris esthétiques et ses doutes. Les publications de Gilles Caron dans la presse de l’époque ne sont pas davantage montrées; «elles sont un phénomène en soi», estime Michel Poivert.

L’exposition débute sur les images de guerre du photographe, telles qu’on peut les attendre. Avancées de chars dans le désert israélien, soldats à terre dans le chaos vietnamien. Des colonnes de fumée, des bouches hurlantes, des hommes tapis dans la boue ou courant entre les arbres. Un GI mort sur le front de Dak To, l’air serein, contre un corps calciné au Biafra, les doigts crispés. Une vision de l’enfer qui rappelle les écrits de Céline.

«On a souvent dit de Caron qu’il était le «Capa français». Il y a clairement cette dimension-là chez lui. Son expérience durant la guerre d’Algérie lui donne le goût de témoigner et lui offre une connaissance du terrain. Il est au plus près de l’action, tout à fait capable de prendre des images chocs, mais il ne les recherche pas», souligne le commissaire.

Au chaos des batailles et aux combattants méritants, le jeune photographe oppose d’autres figures. Les portraits de militaires solitaires et songeurs, regard perdu dans le vague ou absorbé par une idée. Ces penseurs, parfois lecteurs, sont récurrents dans l’œuvre de Gilles Caron, quelle que soit la guerre. Affirmation d’une possibilité de réfléchir, malgré tout. Et puis il y a les victimes, «la douleur des autres», selon la terminologie de Michel Poivert et Jean-Christophe Blaser, également commissaire. Des corps morts, abandonnés aux chiens ou au soleil, durant la guerre des Six-Jours. Des enfants, nombreux et décharnés, photographiés au Biafra.

Pour achever cette série, le cliché montrant Raymond Depardon courbé avec sa caméra sur l’un de ces petits êtres, malade et posé sur le sol. Nous sommes en 1968. «C’est l’image manifeste. La conscience malheureuse, argue Michel Poivert. Ici, Gilles Caron se demande: «Qu’est-ce que je suis en train de faire? Il y aura toujours des morts. Qui sommes-nous pour en faire des images?» Sur la même pellicule, il photographie des vautours, associant clairement le reporter au charognard.»

Un questionnement sur les limites et le sens du métier de journaliste qui poursuit désormais le jeune Français. De plus en plus, il pratique la mise en abyme, insérant des clichés de ses confrères dans ses reportages. «N’être que témoin, c’est encore une fuite», «Ne rien faire, c’est désolant», écrit-il.

Lors d’une émission de radio, il avance encore, de sa voix peu assurée: «Si tu ramènes du Biafra des photos de soldats africains avec le vague à l’âme, tout le monde s’en fout. Ce qu’il faut, c’est qu’ils soient étripés.» Caron dénonce le système, conscient d’en faire partie. Mais soucieux de ne pas – trop – alimenter la surenchère voyeuriste, il tente d’esquisser une autre grammaire.

Lors des émeutes irlandaises, tchèques ou parisiennes, il se concentre sur le personnage du lanceur, trouvé à l’occasion de manifestations paysannes en Bretagne. Le geste se répète, bras tendu en avant, corps en équilibre, caillou ou pavé dans les airs. Il dessine une chorégraphie de la révolte, que l’on retrouvera jusqu’aux Intifadas ou aux révolutions arabes.

A cette icône s’ajoutent les images champ contre champ, dont la plus célèbre est certainement celle de Daniel Cohn-Bendit, souriant face aux casques parisiens de mai 1968.

Photographe de mode et de cinéma à ses débuts, Caron garde un souci du style, photographie les militantes les plus joliment apprêtées. La composition est toujours extrêmement soignée – quelques planches-contacts témoignent de la manière dont il tourne autour de son sujet –, la maîtrise du mouvement est parfaite. L’exposition, qui propose de nombreux tirages inédits, atteste encore de la qualité des photographies couleur de l’auteur, presque jamais publiées.

En janvier 1970, Caron est fait prisonnier au Tchad avec Raymond Depardon, Michel Honorin et Robert Pledge. En avril, accompagné de deux autres Français, il disparaît sur une route cambodgienne. Il a 30 ans. Il laisse une épouse, deux fillettes, une œuvre prolifique et beaucoup de questions sans réponses.

Gilles Caron, le conflit intérieur. Jusqu’au 12 mai 2013 au Musée de l’Elysée, à Lausanne. Catalogue aux Editions Photosynthèses.

«Si tu ramènes du Biafra des photos de soldats africains avec le vague à l’âme, tout le monde s’en fout»