Scène

Gilles Jobin: «En danse, 
les artistes doivent prendre le pouvoir»

Le chorégraphe Gilles Jobin marque par 
ses spectacles, frappe par ses philippiques. Il vient de recevoir le Grand Prix de danse décerné par l’OFC. Il raconte son obsession du mouvement et dénonce la mainmise 
des cols blancs sur la danse

La morsure de la gloire. Et soudain cette voix qui s’enraie, un soir de cérémonie, devant le conseiller fédéral Alain Berset, la profession tout entière qui suspend son souffle dans la salle. L’autre vendredi, au Théâtre de l’Equilibre à Fribourg, Gilles Jobin reçoit le Grand Prix de danse, cet Oscar inventé par l’Office fédéral de la culture (OFC). Au micro, bardé de la tête aux baskets dans sa pudeur, le chorégraphe retrace sa carrière. Se souvenir des belles choses, de ces nuits à turbiner dans les coulisses de l’Usine à Genève, ce repaire où, dans les années 1990, on trafique les formes. Se souvenir encore de ce jour de 1997 où il plante des corps nus dans l’arène, écartelés comme chez l’équarrisseur. Il titre cette pièce-manifeste A + B = X, c’est l’équation d’une réussite qu’il n’imagine pas.

Sur les planches de l’Equilibre, Gilles Jobin, 51 ans, parcourt sa vie au pas de course, les portes du prestigieux Théâtre de la Ville à Paris qui s’ouvrent devant lui dès 1999, la Schaubühne de Berlin plus tard, le festival de Montpellier. Sont-ce tous ces visages qui surgissent dans l’écume d’une phrase, des êtres aimés disparus? L’armure du pudique se brise, sa voix s’emballe: dans ce galop impromptu, il y a tout Gilles Jobin peut-être, des fidélités à fleur de peau sous un air de métallo puncheur. C’est que l’artiste a la réputation de frapper, pas seulement par ses spectacles, mais par ses philippiques.
La danse contemporaine nourrit un bataillon de cols blancs, assène-t-il ainsi à Fribourg. Ceux-ci vivraient aux crochets des artistes, eux-mêmes précaires. Explication de texte quelques jours plus tard dans son studio à Genève.

Que représente ce prix? La reconnaissance d’une carrière, bien sûr. Je réalise que c’est long. A 18 ans, j’ai su que je serais danseur. Je suis parti à Cannes, où j’ai eu la chance d’entrer dans l’école de Rosella Hightower, puis j’ai poursuivi à Genève auprès de Beatriz Consuelo. A l’époque, dans les années 1980, la danse contemporaine ne ressemblait pas à ce qu’elle est devenue aujourd’hui.

C’est-à-dire? Comme les athlètes qui participaient alors aux Jeux olympiques, les danseurs étaient semi-professionnels. Ils dansaient vingt-cinq heures par semaine et travaillaient à côté. Ce sont Philippe Saire et Fabienne Berger qui, parmi les premiers, vont faire le pas du professionnalisme.

Que va changer ce prix? J’espère d’abord qu’il va me permettre de mieux diffuser mes spectacles en Suisse, où il est paradoxalement plus difficile de les présenter. Et on va peut-être enfin cesser de me considérer comme un jeune chorégraphe. On m’identifie à l’émergence, or ça fait longtemps que c’est fini. Je porte en moi l’histoire de la danse de cette région. Je fais partie de ceux qui ont tout vu, depuis le début.

Depuis 2006, vous êtes établi à Genève, ville qui se distingue par sa vitalité dans le domaine chorégraphique. Qu’est-ce qui lui manque pour être pleinement une capitale de cet art? C’est la ville de Suisse où il y a le plus de créations, de compagnies actives et où les infrastructures sont les plus lamentables. L’Association pour la danse contemporaine (adc) par exemple dispose d’une scène qui ne correspond absolument pas aux besoins d’une compagnie comme la mienne. Alors, certes, on parle d’un Pavillon de la danse sur la place Sturm, mais rien n’est encore fait. Quant à la Nouvelle Comédie, j’y suis favorable, mais je m’inquiète que ce projet ne fasse aucune place à la danse. Le drame de Genève, c’est son immobilité. Dans mon domaine, les mêmes programmateurs œuvrent depuis vingt ans, il n’y a pas de renouvellement.

Vous déplorez le poids de ce que vous nommez les administratifs dans la danse contemporaine. N’est-ce pas excessif? Des gens, dont la carrière a commencé en même temps que moi, ont connu des évolutions spectaculaires. Il y a une hyper-professionnalisation du domaine: les artistes s’entourent de chargés de diffusion, de communication, de comptables, d’administrateurs. Il y a en moyenne entre deux et quatre administratifs par compagnie. Mais combien parmi ces compagnies ont-elles des danseurs permanents? Aucune. Ces mêmes personnes que nous formons rejoignent ensuite les administrations culturelles municipales, cantonales, fédérales. Et elles sont chargées de nous évaluer. Les chorégraphes deviennent des outils pour ces gens-là.

L’Arsenic, le Théâtre de Vidy, l’adc ne sont pas dirigés par des artistes, mais par des producteurs. Ils font du bon travail pourtant… Je ne dis pas forcément le contraire. A une époque, il a fallu professionnaliser la direction des théâtres. Mais les artistes ont beaucoup évolué, dans leur aptitude à gérer, à négocier avec les politiques. Il faut leur donner la possibilité de tenir les rênes d’institutions.

Vous seriez prêt à diriger une maison? Oui. Je pourrais avoir un projet pour un lieu comme l’Arsenic (le poste de direction de l’institution lausannoise sera prochainement mis au concours, ndlr).

Comment décririez-vous votre danse à celui qui n’aurait jamais rien vu? Ma danse est contemplative. Il n’y a pas de fil narratif. Je suggère des idées. La danseuse Simone Aughterlony dit que mes spectacles s’apparentent à de la science-fiction. Quelque chose préexiste qu’on n’a jamais vu et qui apparaît sur scène comme une évidence.

Quels sont les artistes qui vous inspirent? Le premier a été le chorégraphe américain Merce Cunningham. Tout ce que j’ai pu lire, voir de lui m’a intéressé. Il y a aussi mon ami Franz Treichler, avec qui je travaille depuis longtemps. Il m’a ouvert à la musique électronique. Il y a encore mon père, le peintre Arthur Jobin, l’une des figures en Suisse de l’abstraction géométrique.

Que lui devez-vous? A mon père et à ma mère, qui était présente vendredi à Fribourg, je dois l’ouverture à l’art. Ils n’avaient aucun préjugé quant à notre avenir. Ils m’ont appris qu’on pouvait être différent dans son habillement, sa pensée, que la marge des artistes était désirable. A mon père, je dois encore un sens organique de la géométrie. J’étais faible à l’école dans toutes les disciplines techniques. Un jour, je me suis rendu compte que j’avais une notion de l’espace qui ne peut s’expliquer que par la présence de tous ces tableaux géométriques autour de moi, enfant.

Quel enfant êtes-vous? Nous vivions, mes deux frères, ma sœur et moi, dans une ferme. Nous avions une corneille apprivoisée. Dans ma chambre, il y avait des peluches. J’avais beaucoup de liberté. Je me passionnais pour la conquête spatiale. Avec un ami, nous passions des heures au grenier, dans une fusée.
A 15 ans, vous vouliez devenir qui? Jerry Lewis. J’ai vu un film avec lui. J’ai voulu être acteur. Mes parents étaient d’accord, mais ils m’ont poussé à faire de l’équitation et de la danse pour me préparer. Je découvre alors la comédie musicale Hair. C’est comme ça que la danse m’a pris.

Dans cinq ans, vous serez où? Il y a tout à faire ici. J’espère avoir un lieu, proposer une programmation, choisir les pièces de mon répertoire que je veux remonter.

Avez-vous la vie dont vous rêviez? A 25 ans, je me voyais danseur dans une grande compagnie. Puis je me suis projeté créateur, mais je ne savais pas de quoi. Je me suis laissé le temps, jusqu’à 31 ans, et je me suis lancé. Mais je n’aurais jamais imaginé que je passerais au Théâtre de la Ville à Paris. Je me voyais plus alternatif.

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