DANSE

Gilles Jobin, danse avec les bosons

L’artiste crée «Quantum» dans un laboratoire du CERN. L’occasion pour le public d’en apprendre plus sur la vie secrète des particules

Soirée studieuse autour de la nouvelle création de Gilles Jobin. C’est que Quantum n’est pas un spectacle comme les autres, né de la seule inspiration du chorégraphe romand établi à Genève. Cette pièce pour six danseurs et quatre lampes géantes en rotation s’inscrit dans un programme culturel du CERN, Collide@CERN, qui crée des ponts entre sciences et art et permet à un artiste confirmé de consacrer plusieurs mois à la recherche fondamentale sans impératif de production.

Emmené par le Forum Meyrin dans un centre de contrôle situé à Cessy, point septentrional du fameux LHC dans la région de Ferney-Voltaire, le public suit le même parcours que l’artiste. D’abord, une immersion dans la physique quantique avec des explications détaillées et la visite de l’un des immenses détecteurs de particules (LT du 24.09.2013), puis une exploration sensible à travers Quantum, chorégraphie née sur place. Et une fois de plus, ce constat: même confronté à un sujet coton, Gilles Jobin ne perd pas un pouce de son aura.

«Ce qui est fascinant, c’est que la physique quantique est contre-intuitive et résolument abstraite. Comment utiliser des principes contre-intuitifs et abstraits pour mettre en action du mouvement concret?» Gilles Jobin, décidément talentueux, a plus que répondu à la question qu’il se posait avant la création de cette pièce à résonance scientifique. Sans doute parce que, à l’origine déjà, sa danse est proche de l’abstraction, déployant des combinaisons de mouvements selon une logique rythmique et spatiale qui ne suit pas un fil narratif.

On se souvient notamment de sa précédente pièce, Spider Galaxies, bestiaire animé où l’on croisait de drôles de plantes figées, des corps secoués ou encore des poupées désarticulées. Autant d’éléments lancés à toute allure le long d’une ellipse qui rappelait les systèmes rotatifs présents dans l’univers… Pour cette création, le chorégraphe avait puisé dans un corpus de 600 images issues du Web qu’il avait soumises à ses danseurs afin de régler une sorte de morphing chorégraphique induisant chez le spectateur une sensation de déjà-vu. Déjà, l’esprit précédait le mouvement, la référence fondait la danse.

Ici, dans Quantum, la référence a pour nom physique quantique et pour mission l’explication de l’infiniment petit, via cette traque du quark, élément basique de l’atome. Au contact de ses deux parrains, les physiciens Michael Doser et Nicolas Chanon, Gilles Jobin a réalisé que le corps était composé essentiellement de vide et que les principaux points de force de l’univers sont des points de non-contact. Il a dès lors élaboré des «générateurs de mouvements» à destination de ses danseurs, de manière à explorer ce phénomène de champs de force qui fonde la matière, sans que les éléments ne se touchent entre eux. Il a aussi appliqué un principe de symétries et contre-symétries, autres notions très présentes dans l’univers. Du pain bénit pour les danseurs, qui déploient toute une série de figures captivantes, en miroir ou non, selon un continuum d’attractions et de répulsions.

Au commencement, des vibrations. Face à face, trois couples semblent saisis de tremblements comme si le ciel se préparait à une mutation majeure. En fond sonore, on entend les grondements de Carla Scaletti, compositrice qui a tiré sa partition des bruits réels recueillis dans le LHC. Au ciel, un ballet de quatre lampes orchestré par le plasticien Julius von Bismarck, précédent bénéficiaire du programme Collide@CERN et dont Gilles Jobin a intégré la trouvaille luminocinétique dans son projet. Réglées par un système infaillible de caméras, les lampes entament de larges rotations avant de se décaler et d’offrir une vision lumineuse du chaos.

La musique elle aussi passe des grondements sourds aux stridences les plus aiguës, type chant des sirènes, plongeant le public dans une ambiance de science-fiction. «J’ai postulé que le boson de Higgs était féminin, explique avec humour la compositrice Carla Scaletti, après le spectacle. D’où ces voix haut perchées au moment où cette particule entraîne toutes les autres dans son sillage.» A cet instant, sur la scène, le poing de Ruth Childs semble en effet aimanter à lui les mains ouvertes des autres danseurs (Catarina Barbosa, Susana Panades Diaz, Stanislas Charré, Martin Roehrich et Denis Terrasse) qui s’inscrivent à sa suite comme la queue d’une comète. Dans Quantum, les danseurs adoptent une gestuelle tantôt tranchante, tendue et dont les lignes géométriques évoquent des diagrammes de physique, tantôt arrondie, harmonieuse et plus fluide dans les déplacements, comme s’il s’agissait de restituer la ronde des éléments.

Un phénomène fascine surtout: la danse de Gilles Jobin est toujours juste dans la variation des rythmes, des mouvements et des atmosphères. Comme si, enfant, le chorégraphe avait avalé une portion d’univers…

Quantum, jusqu’à ce soir 26 sept., rdv à 19h au Forum Meyrin d’où un car emmène le public à Cessy. 022 989 34 34, www.forum-meyrin.ch

Sa danse est toujours juste dans la variation des rythmes,des mouvementset des atmosphères

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