Un silence, après l'hécatombe des corps. Une respiration nocturne et les dix-neuf danseurs du Ballet du Grand Théâtre de Genève ressuscitent sur une ligne. Pieds nus, slips pour les uns, shorts pour les autres, dépouillés des attributs de la danse classique surtout, plénitude conquise au ras du sol, ramenés à l'état de veille par les applaudissements du public de La Bâtie. Le chorégraphe vaudois Gilles Jobin, 38 ans, qui vient de les rejoindre, a le geste alors éloquent: il s'incline vers les interprètes, le bras rempli de gratitude.

Oui, Two-thousand-and-three, coproduit par le Grand Théâtre et La Bâtie, est bien l'épisode le plus chargé de sens et de passion d'un festival aux propositions scéniques séduisantes, mais rarement abouties. Une microrévolution esthétique dans l'histoire récente du Ballet du Grand Théâtre qui pourrait bien le propulser dès l'année prochaine sur les plateaux internationaux les plus ouverts à l'avant-garde – enjeu avoué de cette création. La confirmation enfin de la complémentarité rare d'une équipe qui, de Gilles Jobin au musicien Franz Treichler associé ici à Clive Jenkins et Christian Vogel, sans oublier le décisif Daniel Demont aux projecteurs, impose depuis cinq ans ses états seconds à l'Arsenic de Lausanne, Paris, Berlin et Milan.

D'emblée donc, c'est un corps collectif qui prime. Les interprètes gagnent leur poste au ralenti, comme autant d'enfants de la nuit sur un terrain vague. Première pose dans le silence. Puis contacts à la sauvette, frictions et aimantations passagères. Avant que rafales électroniques, coassements mécaniques et clapotis marécageux ne dictent la manœuvre: dispersion d'abord, reptation en apnée, étirement du geste et du temps encore, lumière entre chien et loup toujours.

Pas de surprise pour le connaisseur. Two-thousand-and-three amplifie, comme pour la parachever, l'élégie organique de The Moebius Strip (2000) et d'Under Construction (2002), pièces bientôt reprises à l'Arsenic. Les acteurs s'agrègent et se désagrègent selon des règles d'eux seuls connues, comme en liberté conditionnelle. Gilles Jobin refuse en effet de fixer les pas, préférant définir un cadre et laisser à chacun le soin d'y inventer son rôle, d'ajuster sa dérive à celle des autres. Et c'est ainsi que naissent des fictions d'infini, une montagne humaine qui ne cesse de se former et de se déformer, sur laquelle titube une sauvageonne.

Cette approche du mouvement, on la dira moléculaire. Elle se double d'une attention extrême à ce qui surgit de ce corps matériau. C'est qu'il y a chez Gilles Jobin, fils du peintre Arthur Jobin, une pulsion de plasticien. Une façon de mettre littéralement cul par-dessus tête le vocabulaire chorégraphique, d'en extraire la matière vive d'installations provisoires, ce moment vers la fin notamment où les danseurs, tête posée sur le sol, adressent leur grand écart au ciel.

Gilles Jobin ne ferait que clore une trilogie commencée avec The Moebius Strip que le propos serait déjà captivant. Mais il fait mieux: il éprouve son système, pour le transcender. D'un imaginaire biologique affirmé, l'artiste déporte sa troupe vers ce qu'on appellera des territoires archaïques. Bref, le manipulateur d'atomes se fait ethnologue. La montagne humaine de tout à l'heure se métamorphose ainsi en mêlée tribale, tandis que le ciel semble s'abattre sur elle en mille déchirures apocalyptiques. Avant que la communauté n'éclate, dans des courses affolées. Ou encore, ces îlots de quatre ou cinq interprètes, comme coagulés, où l'on voit les bras tentaculaires des uns se glisser sous les tee-shirts des autres.

Prennent corps alors des terreurs d'hier et d'aujourd'hui. Se jouent des viols miniatures. S'ébauche encore un érotisme liminaire. Gilles Jobin réserve ainsi à ses fidèles de la première heure, ceux du Théâtre de l'Usine il y a six ans, une surprise. L'abstraction charnelle est contrariée par des tentations de récits, tragédie ramenée à l'essentiel: la course de déterré d'un danseur fuyant le diable et sautant au-dessus de ses camarades endormis.

Two-thousand-and-three ne parle donc évidemment pas de cette année 2003 marquée, entre autres, par la guerre en Irak et par le G8 à Evian, même si Gilles Jobin l'a affirmé. La pièce décline un drame moins dicible. Le chorégraphe saisit une inquiétude, une panique inscrite dans la chair, la nôtre peut-être, celle aussi d'une danse contemporaine qui change de peau, entre tentations plastiques et rêverie scientifique. Hors la loi sans doute. Là où le désir de mouvement résiste à l'épuisement annoncé des formes. Là où l'élan renaît, à l'horizontale d'abord. Au plus près de soi. Cet éloge de l'intimité est très beau. Le Ballet du Grand Théâtre promet de le faire voyager loin.

Two-thousand-and-three, Genève, Bâtiment des Forces motrices, 2, place des Volontaires, ve à 20 h (loc. 022/418 31 30).