L'euphorie après la première. Dans le foyer surchauffé de l'Arsenic de Lausanne, jeudi soir, Gilles Jobin, 41 ans, papillonne dans la foule, t-shirt sportif, yeux chavirés. Le chorégraphe suisse le plus demandé du moment, de Paris à Milan, promettait une mue. Une microrévolution esthétique. Son art du mouvement à l'horizontale, de la mêlée en apesanteur, du glissement, dos collé au sol et jambes dressées en V lui vaut certes d'être invité partout en Europe depuis The Moebius Strip en 2001. Mais ce fils de peintre ne voulait pas s'enliser dans un système. La quarantaine entamée, il ne se renie pas mais se dépasse. Sa nouvelle création, Steak house, à voir aussi bientôt à Meyrin (GE), a cette beauté: elle invite à entrer dans la cuisine d'un artiste et de sa bande – parce que la notion de troupe est ici constitutive – à jouir de la fabrique d'un spectacle, du grand vague initial à la fièvre de la mue, du chaos domestique à l'apaisement au bout de la nuit.

Steak house serait donc le journal de bord d'un artiste suisse d'aujourd'hui. Un précipité d'histoire personnelle transmutable en tranche de vie générationnelle. Au début de Steak house, une tribu urbaine, style années 80. Six interprètes prennent possession en silence, comme on rentre chez soi, d'une cuisine bigarrée, tapissée de papier de boîtes de conserve rouge poivron et bleu poisson d'eau douce. Coton sportif ou fleuri sur la peau, ils répandent leurs rêveries, entre caisses de soda vides et armoires murales. L'une peint une aquarelle, un autre griffonne, tandis que Gilles Jobin tourne déjà les boutons d'une boîte à métisser les sons, prodige du musicien Christian Vogel. Ce prologue affirme un état d'esprit: la nécessité de penser ensemble la création.

C'est aussi un choc pour l'amateur: aux teintes crépusculaires qui dominaient jusqu'à présent les biotopes de Jobin, à la suprématie des corps sur les visages notable dans Two Thousand and Three, créé pour le Ballet de Genève au Festival de la Bâtie en 2003, l'artiste substitue des couleurs pétantes et le poids des accessoires quotidiens. Rupture radicale alors? Non. Changement de matière ambitieux. A cette quiétude domestique succède un grondement venu d'une cave infernale. Tout tremble alors grâce à Christian Vogel: les interprètes sont vampirisés par les murs, corps ventouses pour reptations de scarabée, à la verticale. Les danseurs se frottent ainsi à la matière, jusqu'à la surchauffe érotique. Ils n'arrêteront plus de se heurter aux objets, de les faire valdinguer, de les accumuler aussi sur le plateau comme ces pochettes de disque, en quête d'une échappée qui se dérobe encore.

Ce chaos maîtrisé tient lieu de préambule. Dans ce roman de la création, la libération est imminente. Lancés de partout, des livres de poche fusent dans l'air et annoncent l'émancipation. Gilles Jobin exhibe ainsi ses sources, l'héritage si on veut – les vinyles notamment – puis figure le dépassement. Dans un moment, les occupants de la cuisine proposeront le déménagement le plus rapide de l'histoire: au galop, ils vident les lieux, étagères à bout de bras. Ce butin ménager, ils le rassemblent dans le hors champ de la maison, à deux pas des gradins. Là, sur un territoire subitement élargi, la danse peut naître, dans la pénombre: ils tournent sur eux-mêmes, ces danseurs rendus à leur liberté, et on n'entend plus que leur souffle et leurs pieds épousant le sol. Steak house ça pourrait être alors ceci: la genèse d'une danse qui ne va plus aujourd'hui de soi, court-circuitée qu'elle est par sa propre histoire autant que par l'actualité – ici, une terrifiante chasse à l'homme, un concentré de haine.

Mais Steak house, c'est aussi une pièce-manifeste. Gilles Jobin revendique la durée, contestée par le système de production: trois mois de répétitions et une heure dix de représentation. Il pose aussi l'esprit de compagnie comme condition de sa création, quitte à renouveler une partie de son équipe. Après sept ans à Londres, le compagnon de la performer espagnole La Ribot ne fait donc pas table rase de son passé, il le fait fructifier. Ainsi cette scène vers la fin: après la fuite, les exilés reprennent possession de la cuisine nue, surgissant de derrière les murs, comme des voleurs. Comme pour souffler que c'est à partir de fondations nettoyées mais pas anéanties qu'un avenir artistique s'échafaude. Ce retour aux murs originels a valeur de métaphore: Gilles Jobin revient en Suisse, s'y implante, mais ne se replie pas. C'est à une nouvelle expansion qu'il aspire, fort de son enracinement.

Steak house, Lausanne, Théâtre de l'Arsenic (rue de Genève 57, tél. 021/625 11 36). Jusqu'au 13 mars. Au Forum de Meyrin (GE), les 22 et 23 mars (loc. 022/989 34 34).