Théâtre

Gilles Privat, irrésistible en malade de choc

Le grand comédien suisse compose un Argan tiraillé par ses démons, captivant d’un bout à l’autre. A l’affiche du Théâtre de Carouge, avant une tournée en Suisse romande, le spectacle de Jean Liermier met en joie

Gilles Privat se joue des démons de Molière

Théâtre L’acteur suisse incarne un Argan irrésistible dans la névrose

Le spectacle de Jean Liermier chasse le spleen avec brio au Théâtre de Carouge

Il a failli en trébucher d’aise. Gilles Privat, Marie Ruchat, Philippe Mathey, Philippe Gouin et leurs camarades saluent, étourdis, soulagés, purgés, comme on l’est après une première heureuse. Et ils appellent leur metteur en scène, Jean Liermier, pour qu’il jouisse lui aussi de l’ovation. Hésite-t-il en coulisse? Le directeur du Théâtre de Carouge entre en trombe, manque de tomber, sa proverbiale casquette rouge à la main, et d’un index extatique désigne chaque comédien, puis le ciel.

A travers ce geste, il ne salue pas seulement Molière, mais le décorateur Jean-Marc Stehlé, artiste aussi magistral que taciturne qui, avant de mourir en mai, a eu le temps de concevoir la maison hantée de ce Malade imaginaire – décor cosigné par Catherine Rankl. L’ultime comédie de Molière est ainsi, électrisée par l’insolence, mais frappée par la mort – l’auteur incarne le héros Argan, tout en étant lui-même atteint d’une fluxion de poitrine; il meurt au soir de la quatrième représentation, le 16 février 1673.

Beau, ce Malade? Oui, même si certaines scènes canoniques n’ont pas encore trouvé leur force d’émotion – celle où Argan frappe l’enfant Louison et croit l’avoir tuée; même si certains partis pris de départ grippent la mécanique. Mais l’ensemble est porté par une lecture inspirée. Et par un acteur merveilleux, Gilles Privat, qui a appris son Molière avec Benno Besson dans les années 1980-1990 (lire SC du 11.01.2014).

La réussite du spectacle tient à lui, en grande partie. A son art de s’étonner de chaque instant, de se fondre dans l’hypocondrie d’Argan, de la prendre au sérieux au point de la rendre palpable, de ne pas trahir le ridicule du personnage tout en inspirant l’affection. Un grand comédien, c’est un courant de sympathie. On se réjouit de ses audaces, on admire sa liberté. Gilles Privat s’assied sur une chaise percée – un cabinet qui s’ouvre comme par magie. Expose son fondement au clystère monstrueux de Monsieur Purgon. Se laisse dorloter en bébé bienheureux par sa traîtresse d’épouse. Et on exulte devant tant d’abandon maîtrisé.

Voyez-le en préambule, dans son lit d’hôpital, blanc comme un cierge, sous un lustre bourgeois. Il fait ses comptes, ce qu’il doit à l’apothicaire pour un clystère carminatif, pour douze lavements dans le mois, etc. Il patauge dans sa pharmacopée, engoncé dans un salon trop vaste où veillent des angelots ironiques, assiégé peut-être – une porte condamnée sur la droite. Puis l’angoisse le saisit. Il appelle: «Drelin, drelin, drelin, drelin…»

Mais voici que déboule Toinette (Madeleine Assas), la servante, cavalière dans son pantalon, à rebours d’une tradition qui la veut fouettarde et protectrice – à l’image de la formidable Catherine Hiegel dans Le Malade monté par Claude Stratz à la Comédie-Française en 2001. Il n’est pas sûr que cette Toinette new look renouvelle beaucoup le propos. Autrement plus convaincant est le traitement de l’épouse Béline (Sabrina Mar­tin), vampirique dans sa robe moulante sortie d’un film d’Alfred Hitchcock. Mais la révélation de la soirée, c’est Marie Ruchat dans le rôle d’Angélique, la fille qu’Argan a promise au juvénile Thomas Diafoirus (Philippe Gouin, quel talent dans la satire), nigaud échappé d’un salon balzacien. Hélas pour lui, la belle s’est «embéguinée» de Cléante (Pierre-Antoine Dubey).

Jean Liermier emprunte à toutes les époques, à toutes les penderies, comme pour faire circuler le théâtre dans les veines de son Malade, l’ouvrir à tous les vents de l’imaginaire. Carnaval? Oui, mais à tendance macabre, comme l’a voulu Jean-Marc Stehlé, ce maître à rêver les matières à jamais associé à Benno Besson. Tenez Purgon et Fleurant. Ils se dressent par-dessus le décor, dieux orageux d’une médecine infernale. Ces deux pantins colossaux déversent leur bile sur le misérable. Sous le torrent, Gilles Privat se pelote comme un chien épouvanté. Ce spectacle est l’anatomie d’un esprit névrosé.

Sa réussite tient à autre chose: une vérité de sentiment. Rien n’oblige à jouer cette part tendre de la comédie, mais Jean Liermier l’a souhaité ainsi. Ce moment par exemple où Angélique pleure son père qu’elle croit mort. Pas de double jeu ici dans l’interprétation de Marie Ruchat. La résurrection d’Argan est d’autant plus bouleversante. Molière soigne sa chute, la comédie vire mascarade et l’hypocondriaque est intronisé docteur, à l’instigation de son frère – joué par Jacques Michel. Angélique, Cléante et leurs complices endossent cape et haut-de-forme. Cérémonie. Messe noire. Le théâtre est une thérapie, la seule qui vaille. Gilles Privat mastique un latin de cuisine. C’est l’enfance de la farce qui lui revient.

La légende ment peut-être, selon la dernière édition de la Pléiade. Molière n’aurait été gravement atteint ni au moment de l’écriture de la pièce, ni au moment de la jouer – une vilaine toux pas soignée l’aurait emporté. Cette pièce ne serait pas testamentaire, comme on l’a souvent avancé. Peu importe. Le Malade reste un antidote. Et ses acteurs sont des médecins impayables: leur purge fait du bien.

Le Malade imaginaire, Théâtre de Carouge, jusqu’au 9 février. Loc. 022 343 43 43. 1h50. Puis tournée en Suisse romande: le 13 février à Arc en Scènes à La Chaux-de-Fonds; les 20 et 21 au Théâtre de l’Equilibre à Fribourg; du 23 au 25 avril au Théâtre du Jorat à Mézières.

Carnaval? Oui, mais à tendance macabre, comme l’a voulu Jean-Marc Stehlé, ce maître à rêver

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