Spectacle

Gilles Privat, merveilleux lunaire en Cyrano

Au Théâtre de Carouge, une dizaine d'acteurs servent avec brio le panache d'Edmond Rostand. Signé Jean Liermier, le spectacle touche au cœur

Ah, cette ultime tirade! Le blase le plus phénoménal de l’histoire salue la Camarde et le Théâtre de Carouge chavire. Ce mardi, c’est soir de première, la salle est archi-pleine comme le 28 décembre 1897 à Paris, nuit où Cyrano flambe pour la première fois. Et la sorcellerie opère encore.

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Fête et farce

Les raisons de cette joie? La force du mélodrame? Oui, ce dandy d’Edmond Rostand, 29 ans à l’époque, sait faire: il souffle sur des flammes anciennes, le goût de l’absolu, la nostalgie du panache, la haute solitude du poète. La beauté de la langue? Oui, cet alexandrin est une fête, une farce – à Victor Hugo – un adagio au clair de lune.

Mais tout cela ne transporterait pas autant si le metteur en scène Jean Liermier n’avait pas tracé sa voie, offrant une version à la fois personnelle – l’encre noire de la mélancolie plutôt que l’esprit bravache des tréteaux – et sensible au moiré de l’œuvre. Et s’il n’avait pas trouvé en Gilles Privat son Cyrano, un Cyrano merveilleusement lunaire, fissuré par un doute ontologique, élastique à l’improviste, fraternel à tous les coins, donnant à la superbe de Rostand une tonalité intime.

Cyrano, parfait antidote

Cyrano de Bergerac est le fantasme d’une France qui se sent fragile, marquée par l’assassinat d’un président – Sadi Carnot en 1894 – obsédée par son déclin, déjà, comme le souligne l’historien Michel Winock dans Décadence fin de siècle (Gallimard). C’est la texture de cette époque que le décorateur Rudy Sabounghi et la créatrice des costumes Coralie Sanvoisin suggèrent. Vous cherchez la cape du mousquetaire? Vous la trouverez, mais assortie au frac et au haut-de-forme, comme chez Sarah Bernhardt. Plus tard, Cyrano, de Guiche (Mathieu Delmonté, quelle prestance) et les Gascons porteront le gris du poilu pour affronter les Espagnols.

Cet escrimeur-poète, son amour impossible pour Roxane, son pacte avec le beau Christian, sa célébration de l’héroïsme sont, en 1897, une valeur refuge. Le divertissement est un chasse-spleen. Voyez comment il se joue. Sur scène, un autre théâtre, avec un rideau rouge et des chaises. L’acteur Montfleury doit y jouer La Clorise. Ah, mais le voici enfin, suspendu comme une libellule, débitant ses vers en grande pompe. Dans votre dos soudain, c’est Cyrano qui tonne.

Le feu pâle de Lola Riccaboni

«Que Monfleury s’en aille,/Ou bien je l’essorille et le désentripaille.» Pur plaisir d’une langue faite chère, celle que l’aubergiste Ragueneau (André Schmidt) incarne. Dans une loge haut perchée, une mine ébahie assiste à l’esclandre: c’est Roxane (le feu pâle de Lola Riccaboni, sa jeunesse captivante). Bientôt, elle soignera son cousin Cyrano. Elle prendra sa main ensanglantée comme pour la racommoder et dans cet instant de douceur sidérale, elle lui avouera son secret: un instant, Cyrano se croira aimé; elle n’en a que pour Christian.

La gloire du lunaire

Thème romantique? Oui. Mais tout tire ici du côté du symbolisme de l’écrivain Maurice Maeterlinck et du peintre Odilon Redon – des contemporains de Rostand. La fameuse scène du balcon vaut comme signature esthétique. Au pied d’une passerelle, Cyrano parle dans l’ombre de Christian. Roxane écoute, grisée. Sur ces tournures de feu, le bleu de la nuit – le talent de l’éclairagiste Jean-Philippe Roy. Au loin, une lune blanche se disperse en brume. Monté ainsi, le mélodrame est un songe, celui des protagonistes, celui d’une époque, le nôtre par ricochet.

Au bout du conte, le requiem du lunaire. Christian est mort au front. Quatorze ans ont passé et Roxane attend au couvent son ami comme chaque samedi. Gilles Privat titube alors, déchirant en pantin désarticulé, chapeau bas sur une blessure fatale. Bientôt, Roxane saisira que l’amour de sa vie était un leurre. Schopenhauer, le surmoi désenchanté de la génération de Rostand, a cette formule: «Tout dans la vie indique que le bonheur est voué à l’échec, ou à être dévoilé comme illusion.» Cyrano ne dit pas autre chose, mais avec un panache qui est un baroud d’honneur, la consolation de l’art. Le rêve d’une langue héroïque. La langue d’un rêve.


Cyrano de Bergerac,Théâtre de Carouge, jusqu’au 1er décembre.

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