Lara est une belle adolescente blonde et élancée. Elle vit avec son père, chauffeur de taxi, et son petit frère. Elle vient d’intégrer une prestigieuse école de danse. Quand elle est née, Lara s’appelait Viktor. Elle suit un traitement hormonal et attend impatiemment l’opération qui fera d’elle une femme à part entière.

A 18 ans, sortant d’une école catholique qui n’avait pas l’épanouissement personnel pour mission pédagogique première, Lukas Dhont a lu un article consacré à une fille de 15 ans qui voulait devenir danseuse étoile mais qui était garçon. Il a voulu faire le portrait de «cet être complexe et ambitieux, dont la grande beauté le dispute à la destructivité, retracer la trajectoire de cette adolescente défiant les normes classiques de la masculinité et de la féminité».

Neuf ans plus tard, le film est montré à Cannes, dans la section Un Certain Regard. Il bouleverse les festivaliers. Une standing ovation et des torrents de larmes, puis la Caméra d’or, attribuée à un premier long métrage, récompensent le jeune réalisateur.

Reflet brouillé

Girl est un drame psychologique qui évite les écueils de la thèse sociologique et de l’analyse psychologique. Porté par un élan qui doit tant au grain de folie belge qu’à l’amour du prochain, le film met en scène des personnages simples et humains dans des scènes agencées avec intelligence et tendresse (repas de famille), qui révèlent le malaise croissant de Lara.

Dotée d’une volonté de fer, Lara se donne tout entière à la danse. Son art devient une métaphore de la violence, la violence de son mal-être, la violence sociale qui s’exerce sur elle (les filles de la danse exigent qu’elle leur montre sa «troisième jambe»), la violence qu’elle exerce contre elle-même… Les pieds en sang, le bas-ventre couvert d’urticaire provoqué par la colle du sparadrap dissimulant son pénis, Lara glisse vers l’anorexie et des pratiques automutilatoires.

Par-delà la force de son sujet, Girl séduit par sa maîtrise formelle, sa grammaire privilégiant le mouvement et la métaphore aux dialogues explicatifs, la douceur des lumières dorées et de certains personnages comme le père, ainsi que la qualité de la musique de Valentin Hadjadj.

A l’avant-dernier plan du film, Lara est face à son reflet brouillé, dédoublé dans une vitre d’hôpital. Au dernier plan, elle marche, épanouie, dans un couloir de métro. Lukas Dhont a longuement hésité sur quelle image conclure. Avec raison, il a choisi «la fin la plus lumineuse».


Girl, de Lukas Dhont (Belgique, Pays-Bas, 2018), avec Victor Polster, Arieh Worthalter, Oliver Bodart, 1h49.


Lukas Dhont: «La force du cinéma, c’est l’empathie»

Le jeune réalisateur flamand parle de la genèse et de la fabrication de son premier film consacré au transgenre

Le Temps: Voyez-vous «Girl» comme un film militant?

Lukas Dhont: Non. Je n’avais pas envie de faire un film militant, mais de mettre en scène un personnage entouré de gens qui l’acceptent, qui veulent l’accompagner dans son parcours, qui sont amour tout court. Je voulais faire un portrait, non porter un jugement. Montrer une jeune fille trans et son parcours sans juger une société. Dès la naissance, nous sommes catégorisés, fille ou garçon. Nous avons un personnage qui n’entre pas dans ces catégories. Que faisons-nous pour les jeunes gens comme lui? Je parle de ça sans être militant.

L’empathie que l’on éprouve pour Lara permet de comprendre la violence que certains peuvent ressentir contre leur propre corps…

Tout à fait. J’ai essayé de faire sentir au spectateur ce que Lara ressent à ce moment de sa vie. La relation complexe qu’elle a avec son propre corps est quelque chose d’universel. Elle peut permettre au public d’entrer dans le personnage de Lara. La force du cinéma, c’est l’empathie. J’espère qu’une partie du public de Girl sera amené à mieux comprendre cette douleur.

«Girl» a-t-il demandé un gros travail de documentation?

Oui. La fille sur laquelle se base le film m’a accompagné au cours de l’écriture, du tournage et du montage. Elle est naturellement ma plus grande source d’information. Si elle a vécu des moments très difficiles, ses parents sont vraiment des exemples d’amour. J’ai eu envie de montrer un père comme le sien.

Sinon j’habite à Gand, où se trouve un des plus grands centres européens de traitement médical pour personnes trans. J’ai aussi parlé avec d’autres jeunes trans, d’autres parents et immédiatement compris que chaque expérience est différente. Je ne pouvais représenter qu’une personne de cette communauté. J’ai parlé avec beaucoup de monde pour essayer de créer le personnage le plus subtil possible.

Le père de Lara soutient sa fille avec beaucoup d’amour…

Oui. Mais en 2018, il y a encore beaucoup de parents qui n’acceptent pas. J’espère qu’ils iront voir le film qui peut les aider à accepter la différence. Il existe une association, Le Refuge, pour les jeunes LGBT rejetés par leurs parents.

Lara n’a pas de mère. Vous ne donnez pas d’explication à cette absence…

Je voulais me concentrer sur la relation avec le père. Les films LGBT décrivent souvent une relation conflictuelle. Je voulais changer ça. Je voulais un père qui accepte, qui est doux, élégant, gracieux. Par ailleurs, Lara est vraiment la femme du foyer. Même si elle cherche cette forme dans le monde, elle l’a trouvée dans la famille, elle est la sœur, la mère de Milo. C’est très intéressant d’un point de vue dramaturgique. Si je donnais une explication à l’absence de la mère, un conflit pouvait s’esquisser.

Trouver Victor Polster, qui tient le rôle de Lara, a tenu du miracle?

Oui. Il était difficile de trouver quelqu’un capable de changer d’image. Nous avons vu 500 jeunes, garçons, filles, trans… Aucun n’était capable de tout faire – la danse, le jeu, l’identité ou la représentation de cette identité… D’autant plus qu’on sait que les spectateurs vont scruter le personnage à la loupe. Nous avons commencé le casting pour les seconds rôles. Victor est entré dans la salle au sein d’un groupe de danseurs. Il avait 14 ans et quand il a commencé à danser nous avons su que c’était lui. La discipline, l’élégance, le visage, il avait tout!

Vous travaillez davantage sur la métaphore et les images que sur les dialogues pour faire avancer l’intrigue. C’est votre idéal de cinéma?

J’aime utiliser le médium pour raconter une histoire qui ne soit pas un livre ni un speech, mais un film avec images, sons, mouvements. Ce qui m’attirait le plus dans cette histoire était la combinaison du monde de la danse classique et de l’identité trans. La danse est la métaphore du conflit intérieur. Je cherche toujours à visualiser des choses. Il y a des dialogues dans le film, mais les éléments les plus importants résident dans le non-dit. Je suis un grand amateur de danse, cet art qui s’exprime avec le corps et le mouvement, et j’essaie de l’intégrer dans mon langage cinématographie. Dans un registre très différent, les frères Dardenne pensent aussi comme des chorégraphes: leur caméra bouge comme un danseur.

Avez-vous eu des réactions des milieux LGBT?

Oui, positives et négatives. Lors des avant-premières, de jeunes trans viennent m’embrasser parce qu’ils manquaient de personnages comme Lara. Ils sont heureux d’être représentés à l’écran par quelqu’un comme Lara, belle et courageuse, mais aussi destructive, obsessionnelle. Elle veut la perfection, elle veut aller trop vite. Pour les associations LGBT, c’est plus difficile. Lara fait des erreurs, je les montre, je ne la cite pas en exemple. Elle le dit littéralement à son père: «Je ne veux pas être un exemple, je veux juste être une fille.» Or les associations espèrent que vous présentez un exemple pour les jeunes trans.