L'art des objets est une sorte de trompe-l'œil de l'intellect. C'est un genre né avec les surréalistes, face auquel on ne sait jamais très bien à quel règne (minéral, végétal, synthétique, industriel) ou usage appartiennent les hybrides proposés. C'est un art qui met en scène la trahison de la fonction, la transgression du matériau, tout en enveloppant le procédé d'humour et de poésie. Lequel s'appuie encore sur les notions de contraire, d'inattendu, d'insolite.

C'est ce que réussit subtilement Ueli Berger, dans une petite exposition collective présentée au Centre PasquArt à Bienne, encore ouverte jusqu'au 10 septembre. L'artiste bernois y propose une série d'objets, assortis par paires. De faux jumeaux trop vrais pour être honnêtes. Mais la vision, bernée un moment, est vite détrompée par le toucher. Pour une fois, il est permis de toucher! Utile possibilité: l'apparence, en effet, est trompeuse. Mais le poids différent des objets permet de se rendre compte que telle petite tige est bien en bois, alors que sa voisine est en bronze; de constater que des deux morceaux de quartz rose, l'un est bien vrai, tandis que l'autre est fait de papier froissé – de ce papier qu'emploient les bouchers pour emballer la viande. Amusant aussi de réaliser que de ces deux autres pierres grises, l'une est en éponge parfaitement imitée.

D'une autre génération que Berger (né en 1937), Gisela Kleinlein (née en 1955) est un des importants sculpteurs de la nouvelle génération allemande. Elle expose actuellement au Museum zu Allerheiligen à Schaffhouse, jusqu'au 29 octobre. Et elle aussi joue sur les oppositions entre mou et dur, entre souple et rigide, léger et lourd, entre l'organique et l'organisé. Elle donne du volume à ce qui est plat ou tire des formes de ce qui est inconsistant. De fragiles feuilles de papier de soie, elle fait des tubes solides. Avec les toiles goudronnées utilisées pour l'étanchéité des toits plats, et généralement étalées en grandes étendues, elle fait de petits monticules. Et comme Gisela Kleinlein a l'habitude d'organiser ses interventions comme des installations, cela redouble les ambiguïtés.

Pour former ses monticules, elle a découpé la toile goudronnée comme des ronds de chapeau sans calotte, qu'elle a empilés. Ce qui prend l'allure de petits volcans, qui se seraient soudés; l'artiste les ayant ramifiés les uns aux autres. Et comme ces anneaux ressemblent à des rondelles de feutre, on peut se demander s'il n'y a pas quelque allusion à Joseph Beuys. Car à l'Académie de Düsseldorf, où Kleinlein enseigne, on a encore des comptes à régler, des cordons à couper, pour se libérer de la forte empreinte dont le gourou des années 1970-1980 a marqué l'école. Et comme Beuys portait en permanence un chapeau mou et avait fait du feutre son principal matériau…

Les références, les allusions font souvent appel au second degré, ou au rebond qui infirme la première perception. Les enroulements de papier de soie, aussi durs que des tubes, font penser finalement, par leur accumulation, à un nid de cocons. Et l'espèce de substance molle qui ressemble à un œuf poché dont le blanc aurait admirablement enveloppé le jaune ne peut être ce que l'on envisage; elle est aussi grosse qu'un coussin. Mais ce qui est marrant, c'est que cette forme flasque, accrochée au mur, repose sur une épaisse et lourde console. Et par contraste, on se demande bien ce que la forme blanche pourrait être d'autre qu'une belle allusion à la mollesse de l'œuf.

Gisela Kleinlein a le chic pour employer des matières inhabituelles (sable, feuilles de plastique, silicone, plexiglas) ou de façon inhabituelle. En attachant près de 600 préservatifs les uns aux autres, elle a créé un long ruban, qu'elle a disposé le long du mur, comme une rambarde avachie. Le sous-entendu est roide. D'autant que si l'artiste allemande remet en cause les apparences, elle possède par contre un grand sens du formalisme.

Les petites œuvres qui sont accrochées au mur extérieur de la grande salle, et qui rassemblent une quinzaine de travaux résumant ses recherches des dix dernières années, donnent un aperçu de son vocabulaire. Où l'on décrypte une artiste soucieuse d'équilibrer les masses et les formes, veillant à associer ou à compenser des rondeurs par des volumes cubiques, de confronter des élancements et des resserrements, d'opposer le bombé et le creux, le plein et le vide. Ce qui débouche, lorsque Gisela Kleinlein se mêle de réaliser des intégrations architecturales, sur de justes et subtiles solutions. Comme ces coupelles de marbre, noyées dans les pavés d'une cour intérieure ronde, à Munich, et qui sont autant de petites fontaines bruissantes. Ou ces grands bols, comme aimantés à un immense panneau suspendu dans les structures, qui paraissent en apesanteur dans l'univers d'acier et de verre d'un bâtiment industriel de Düsseldorf.

Gisela Kleinlein. Museum zu Allerheiligen (Baumgartenstrasse 6, Schaffhouse, tél. 052/633 07 77). Ma-di 12-17 h (je 20 h). Jusqu'au 29 octobre.