«Depuis quelque temps, elle me disait «Bientôt, on va venir me chercher». Hier soir, elle m'a dit: «Finita la comedia», relevait vendredi matin l'agent de Gisèle Freund, décédée quelques heures plus tôt pendant son sommeil, à Paris. La photographe d'origine berlinoise avait 91 ans. Elle laisse une œuvre considérable, riche dès les années 1930 de portraits d'écrivains célèbres, icônes qui ont aujourd'hui le statut de représentations universelles. Se souvenir du visage de Joyce, Mauriac, Malraux ou Virginia Woolf revient presque à coup sûr à convoquer dans sa mémoire une photographie de Gisèle Freund.

L'imperceptible sourire

de Mitterrand

Née en 1908 dans le milieu aisé de Berlin, la jeune femme provoque un scandale en passant son bac en pantalon. A Francfort, elle suit des cours de sociologie sous la tutelle de Theodor Adorno et Norbert Elias, ce dernier tombant raide amoureux de l'étudiante, sans aucune contrepartie d'ailleurs («Il n'était pas mon type d'homme», confiait-elle en 1997 au quotidien Libération). Gisèle Freund milite aux Jeunesses socialistes, ce qui lui vaut d'être traquée par la Gestapo et de trouver refuge à Paris en 1933. Elle passe son doctorat («La photographie française au XIXe siècle») à la Sorbonne, complimentée par Walter Benjamin, l'un de ses auditeurs lors de la soutenance. Un Leica offert par son père et la rencontre avec la libraire Adrienne Monier l'engagent sur la voie des portraits d'écrivains, souvent en couleurs, alors même que l'emploi du Kodachrome, apparu dès 1935, pour ce type d'illustration était encore rare dans l'immédiat avant-guerre.

Gide, Valéry, Colette, Aragon, Shaw, Sartre & Beauvoir, Aragon, Benjamin, Michaux, Breton, Prévert se succèdent sous son objectif, tous décontractés par sa brillante conversation, quoiqu'elle ait un jour de 1939 malencontreusement lâché ses spots sur la tête de Joyce, dont la bosse sera soignée avec une petite cuillère glacée. Avant de rencontrer un écrivain, elle en lit les livres, pour ensuite lui parler de ce qui l'intéresse le plus, au point d'oublier l'appareil. Dans le même esprit, l'imperceptible sourire de Mitterrand sur son portrait officiel de 1981, destiné aux mairies de France, sera déclenché par l'évocation des petits-enfants du président. Pour elle, davantage que les yeux, les bouches étaient sur les visages ce qui révélait le mieux les personnalités.

Gisèle Freund, membre de l'agence Magnum dès 1947, a également collaboré à Life ou à Paris-Match, parcourant le monde entier pour ses reportages. Reste qu'elle n'a, sa vie durant, jamais cessé de «vouloir comprendre ce qui se passe derrière un visage».