«Je teste les limites du corps et de la sensibilité»

Spectacle Artiste romantique à la vie à la mort, Gisèle Vienne est l’héroïne de La Bâtie à Genève

Paroles d’une ensorcelante à quelques heures du début du festival

La Française Gisèle Vienne n’a pas la voix de son œuvre. Ecoutez-la, au téléphone. La jeune femme est à Londres où son compagnon, le musicien américain Stephen O’Malley, donne un concert. Son timbre fait l’effet d’un pipeau pastoral, souple, aigu, mais flottant. Ses spectacles, eux, sont graves, baignés par les brumes, ourlés par un effroi archaïque, fréquentés par des mutants. Jeteuse de sorts, va.

Depuis quinze ans, cette marionnettiste de formation joue les fées Morgane à la tombée des songes. Qu’elle fabrique des lolitas géantes aux paupières endeuillées; qu’elle fasse danser ces mêmes poupées au milieu de petits cercueils en bois (I Apologize, au théâtre de l’Arsenic à Lausanne); qu’elle cherche à percer le mystère d’un serial killer avec la complicité de l’écrivain américain Dennis Cooper et de l’acteur Jonathan Capdevielle (Jerk, au Théâtre de l’Usine à Genève), elle survolte, perturbe, glace.

Mais qui est Gisèle Vienne, que La Bâtie-Festival de Genève et sa directrice Alya Stürenburg Rossi célèbrent, dès vendredi, à travers un bouquet de rendez-vous (lire Sortir du 22.08.2015)? Qui est cette lettrée qui invite à s’ensauvager dans la forêt de This is How You Will Disappear, au Théâtre de Carouge? Qui est cette fille au port de tête cynégétique comme la Penthésilée d’Heinrich von Kleist, ce romantique allemand qu’elle chérit?

Le Temps: Vous rappelez-vous votre première poupée?

Gisèle Vienne: Je devais avoir 11 ans et j’habitais dans la Forêt-Noire. J’avais découvert grâce à ma mère, la plasticienne Dorothéa Vienne-Pollak, les machines de Jean Tinguely, qui me fascinaient. Comme nous n’allions à l’école que le matin, nous avions du temps l’après-midi. J’ai eu envie de fabriquer une poupée avec de la pâte à fibre. Et je n’ai plus arrêté. Avec mon amie d’enfance, Vidya Gastaldon, une plasticienne qui vit aujourd’hui près de Genève, nous les façonnions, avant de les habiller en punk ou en pop star.

Que devez-vous à votre mère, Dorothéa Vienne-Pollak?

– Sa vitalité transgressive. Elle m’a donné une éducation artistique forte. J’avais 9 ans, elle me faisait découvrir les œuvres du sculpteur surréaliste allemand Hans Bellmer, sa fameuse Poupée, et les adolescentes lascives de Balthus; et aussi les créatures fantastiques de Hans Ruedi Giger, un Suisse qui a créé la fameuse créature d’Alien, le huitième passager. Elle m’a aussi donné le goût des langues.

C’est-à-dire?

– Je suis née à Charleville-Mézières, la ville de Rimbaud. Mais très vite, nous avons déménagé à Grenoble d’abord, puis dans la Forêt-Noire. J’adore parler l’allemand, la langue de ma mère, qui est Autrichienne. J’ai grandi comme une petite Européenne et je me sens chez moi en France comme en Allemagne, au Portugal ou en Angleterre. Je crois en l’Europe, au fait qu’il existe une culture européenne.

Que devez-vous à votre père, diplomate d’abord obligé de renoncer à sa carrière à cause de son communisme?

– L’ouverture intellectuelle. Il a fait des choix politiques tranchés, mais il pouvait fréquenter des gens d’un autre bord. Je dois à mes parents ma liberté de penser, celle qui m’a fait rencontrer aussi bien Dennis Cooper que Catherine Robbe-Grillet, l’épouse d’Alain Robbe-Grillet, cet écrivain qui est à l’origine, avec Robert Pinget et d’autres, de ce qu’on a appelé le Nouveau Roman.

Sacher-Masoch pour l’une de vos premières pièces, Dennis Cooper, Catherine et Alain Robbe-Grillet: les auteurs qui vous inspirent abordent la part dangereuse de notre humanité. Que cherchez-vous?

– Je m’intéresse aux limites, du corps, de la sensibilité, de l’intelligence; je veux les tester, sur un mode stimulant, jamais destructeur. Chez Alain Robbe-Grillet et Sacher-Masoch, la violence qui s’exerce entre sujets est acceptée, elle fait l’objet d’un protocole.

Mais qu’est-ce qui vous motive?

– Mieux comprendre l’humain.

A l’origine d’un spectacle, il y a quoi?

– Souvent une question surgie d’une lecture. Mais ça peut être autre chose. This is How You Will Disappear est né d’une réflexion sur mon propre travail. Je constate chez moi deux tendances: l’une consiste à magnifier des ruines; l’autre à satisfaire un besoin d’ordre. Le spectacle tente d’articuler ces deux dimensions, l’une dionysiaque, l’autre apollinienne.

C’est très abstrait, non?

– Le désir peut être beaucoup plus élémentaire. Pour This is How…, je voulais revenir au bois, qui est ma matière de prédilection. Il y a une forêt dans le spectacle. On aurait pu la construire en résine. J’ai refusé. Je voulais qu’elle soit en vrai bois, pour que l’éclairagiste Patrick Riou puisse travailler chaque scène comme un peintre.

Autour de vous, il y a une bande, Patrick Riou, le musicien Peter Rehberg, Jonathan Capdevielle… Comment définiriez-vous le rapport que vous avez avec eux?

– Je les ai admirés comme spectatrice. Et j’ai eu envie de travailler avec eux. Aujourd’hui, ils font la force de nos créations. Je n’aime pas les artistes qui sont des ordures, ce qui peut arriver. Je suis sensible à la beauté des relations.

Vos poupées ont les paupières fermées. Pourquoi?

– Leurs attitudes sont liées à l’adolescence, à sa mélancolie, à sa passivité. Je suis fascinée par les lolitas, celles qu’on rencontre chez Nabokov, Lewis Carroll, Balthus. Ces lolitas peuvent être masculines d’ailleurs, pensez aux figures androgynes si présentes dans l’imaginaire contemporain.

Mais les yeux clos, c’est la mort…

– J’ai appris le métier de marionnettiste à l’école de Charleville-Mézières, et je m’intéresse beaucoup à l’animation de ces poupées. Je suis toujours émue par ça: on a beau savoir qu’une poupée est un objet, on finit par la croire vivante.

Votre refuge?

– La montagne, les Alpes autour de Grenoble, la chaîne de Belledonne en particulier, ou les hauteurs autour de Salzbourg. L’autre refuge, ce sont les livres.

Le livre qui vous accompagne ces jours?

Der Gehülfe, un roman du Suisse Robert Walser, traduit en français sous le titre Le Commis. Et L’Ecole des ventriloques, de l’écrivain et cinéaste chilien Alejandro Jodorowsky.

Que voudriez-vous que le spectateur vive?

– Je voudrais qu’il ait l’impression de découvrir un nouveau pays, un territoire étranger. Je voudrais au fond créer un mouvement dans son corps et son cerveau.

Si vous étiez un homme?

– L’écrivain français Georges Bataille, auteur notamment de L’Erotisme, cet essai qui me marque. Son exaltation, son rapport physique et intellectuel aux choses m’intriguent.

Vous continuez de jouer avec les poupées?

– Oui. En octobre, j’en aurai terminé avec une nouvelle série de dix. Ce sont des poupées en partie robotisées qui respirent, battent des paupières. Des créatures de maison hantée.