La diffusion de l’Eurovision rassemble annuellement 200 millions de téléspectateurs. Mais aussi, dans une même salle, des dizaines de chanteurs, danseurs, techniciens… et un public de quelque 10 000 personnes. En cette période de confinement, on pouvait donc craindre pour le concours européen. Ce qui n’a pas manqué: mercredi, un communiqué confirmait l’annulation de l’édition 2020, prévue le 14 mai à Rotterdam.

«Nous avons jugé que, dans les circonstances que nous connaissons cette année, organiser le Concours Eurovision de la chanson ne respectait ni nos valeurs, ni la tradition de l’événement», est-il précisé sur le site internet. Pas même d’émission dématérialisée. Comme si les Etats renonçaient à s’affronter musicalement pour mieux faire front commun contre la pandémie.

Choix rafraîchissant

Les premiers déçus sont évidemment les candidats de la cuvée 2020, dont la recrue suisse, Gjon’s Tears. Qui, comme les autres, n’est pas certain de pouvoir se représenter l’an prochain avec sa chanson, Répondez-moi. Sous le choc de la nouvelle, il reste tout de même philosophe: «La santé est plus importante que tout le reste. Ce n’est que partie remise.»

On ose l’espérer, car le choix du titre de cette année, sélectionné parmi 600 propositions, s’était révélé particulièrement rafraîchissant. Lorsqu’on pense chanson de l’Eurovision, on entend habituellement pop calibrée, balades amoureuses langoureuses ou surenjouées, de celles qui ont si souvent squatté le podium – le Bernois Luca Hänni, arrivé quatrième l’an dernier avec le très lisse She Got Me, rentrait parfaitement dans ce moule.

Cette fois, c’était différent. Parce que le titre choisi est en français, une première depuis 2010 – et la performance oubliée de Michael von der Heide. Mais aussi parce qu’il raconte le doute existentiel, le flou identitaire sur fond de cordes planantes et d’envolées vocales délicates.

Père de chevalier

A l’image de sa chanson, Gjon’s Tears a le profil qui détonne. Né il y a 21 ans à Broc, la capitale fribourgeoise du chocolat, Gjon Muharremaj, de son vrai nom, a grandi dans une famille d’origine kosovare et albanaise – pas très mélomane. Pourtant, depuis ses 12 ans, il se nourrit de musique classique tout en enchaînant les concours de chant télévisés, en Suisse et en Albanie. Jusqu’à un passage à The Voice France l’an dernier, où son coach, Mika, l’emmène jusqu’en demi-finale. Devant les caméras, Gjon, boucles folles et lunettes rondes, cuisine Christine & The Queens à sa sauce. Tape puis se juche sur un piano pour reprendre Queen. Se fait showman sur du Bowie toujours avec cette même aisance, regard bien planté, voix élastique.

Au téléphone (avant la nouvelle de l’annulation, mais après l’arrivée du coronavirus), on retrouve la même voix expressive que sur TF1, le nez légèrement plus bouché – «rhume des foins», précise-t-il, amusé. On s’excuse d’avance d’écorcher son prénom, qui se prononce en fait simplement «John», à l’anglaise. «C’est une référence au père de Gjergj Kastriot Skanderbeg, un célèbre chevalier albanais. J’aime bien l’idée que derrière chaque héros se cache un père… La sonorité est commune mais l’orthographe m’a bien embêté à l’école!»

L’école, où il forge peu à peu son identité. Hybride, pas tiraillée. Quand ses camarades le chambrent pour savoir – «Suisse ou Albanais?» –, lui ne voit pas l’importance de l’étiquette. «C’est comme si je devais faire un choix qui n’avait pas de sens.» Mais c’est aussi sur ces mêmes bancs que Gjon connaît un premier déclic. On demande aux élèves de décrire leur passion, il réalise qu’il n’en a pas et décide d’y remédier. Après le karaté et le football, le garçon découvre le piano et c’est l’évidence. Les compositions de Bach, achetées en vinyle d’occasion, le fascinent et l’effraient à la fois. Gjon, anachronique, rêve d’excellence et de perruque blanche.

Le poids des larmes

Le chant suivra peu après, un jour que son grand-père, de passage en Suisse, lui réclame au piano-voix Can’t Help Falling In Love d’Elvis Presley. Gjon la répète inlassablement et, au moment du petit concert, fait pleurer son grand-père. «A ce moment-là, j’ai compris le pouvoir de la musique. Et qu’on ne pleurait pas seulement de tristesse, mais pour plein d’autres choses.» Ces larmes le bouleversent, elles inspireront son nom d’artiste.

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Ce même grand-père inscrit Gjon’s Tears à son premier télécrochet albanais et, de là, c’est l’effet boule de neige. Albanians Got Talent puis La France a un incroyable talent (il est doublé de justesse par Marina Kaye) et Die grössten Schweizer Talente qui l’appellent, entre deux cours de chant au Conservatoire de Bulle. Pas de première place, mais toujours le soutien et la fierté de sa famille, une denrée qu’il estime rare en Suisse où «on encourage trop peu les artistes à suivre leurs rêves.»

C’est d’ailleurs en France avec The Voice, où sa mère l’inscrit en secret, que Gjon accède à la visibilité tant espérée. Celui qui s’était longtemps vu enseignant commence à croire à une carrière sur scène. A la suite de l’émission, on le convie à un camp musical… un peu spécial: c’est là que se fabriquent les chansons suisses candidates à l’Eurovision. Alors qu’il n’envisage d’abord pas une seconde de participer au concours, le Fribourgeois compose en un jour, avec l’aide du duo romand Aliose, Répondez-moi.

«Le risque paie»

«Pourquoi on dort/Si loin de la famille/Dans un autre pays?/ Pourquoi la mort/Vient après la vie?» L’écho, mélancolique et entêtant, d’une introspection. «Je trouvais important d’aborder ces questions existentielles, celles que l’on se pose constamment, avec l’innocence d’un enfant. Mais dans ma langue maternelle pour rester cru, aller à l’essentiel.»

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D’où vient-on, où va-t-on? Au milieu des violoncelles, les aigus du refrain résonnent comme des appels et, loin du format «dance» estampillé Eurovision. «Ce que j’ai appris avec toutes ces émissions, c’est que le risque paie», note Gjon. Il ne s’est pas trompé. Sélectionnée par un panel de 100 téléspectateurs et une vingtaine de professionnels internationaux, Répondez-moi – et son clip façon film muet des années 1930 (lire ci-dessous) – cumule, deux semaines après sa mise en ligne, plus d’un million de vues. Des managers ont aussi manifesté leur intérêt.

Pas de concours cette année, donc. Mais, déjà, Gjon voit plus loin. En groupe ou en solo, pop ou lyrique – plutôt hybride, à son image. Explorer les styles, à l’image de Lady Gaga, passée des sons pop-électro de ses débuts aux accents jazzy. Expérimenter la scène, aussi, ce théâtre aux possibilités infinies. «J’admire la folie et j’aime être de ceux qui osent. Vous connaissez Grace Jones? Lors d’une performance pour le jubilé de la reine d’Angleterre en 2012, à 63 ans, elle a chanté… en faisant du hoola-hop!»


Un clip entre rêve et réalité

«Pourquoi la pluie?» chante Gjon’s Tears, assis sur un lit. A l’extérieur, il pleut. Zoom arrière. Le premier plan du clip qui accompagne Répondez-moi est extrêmement graphique, sublimé par un noir et blanc aux beaux contrastes. Eurovision oblige, le Fribourgeois se devait de proposer une vidéo qui soit, plus qu’un simple support promotionnel, un véritable court métrage.

«Lorsque je l’ai rencontré, il m’a parlé de son idée de tourner dans une bibliothèque, parce que le personnage de la chanson se pose beaucoup de questions. Il a aussi cité Tarkovski comme référence visuelle», explique la Vaudoise Janine Piguet, réalisatrice d’un clip qui, s’il rend hommage à l’univers du cinéaste russe à travers des motifs comme la lévitation et le feu, mais aussi de lents travellings, évoque également celui de David Lynch, aux frontières poreuses entre rêve et réalité, comme si les pensées intérieures se matérialisaient à l’écran.

Comédienne, scénariste et productrice, Janine Piguet a cofondé avec le chef opérateur Thierry Pradervand la société Inred Production. Elle signe avec Répondez-moi un petit film qui convainc par la fulgurance de ses cadres et la fluidité de sa mise en scène. Elle travaille actuellement à l’écriture de son premier long. STEPHANE GOBBO