Journal d’un lecteur en été VI

Des glaçons dans la barbe

Ecrivain et paysan, Jean-Pierre Rochat marie ses deux passions depuis quarante ans. Il vit à la Bergerie de Vauffelin, près de Bienne. Chaque semaine, l’auteur de «L’écrivain suisse allemand» et de «Petite brume» tient la chronique de ses lectures estivales

«Journal d’un lecteur en été» particulièrement chaud. Y a-t-il des écrivains qui font du bien quand on crève de chaud? Qui vous baladent en traîneau dans une bonne tempête de neige rafraîchissante avec des loups au cul et des glaçons dans la barbe, ce qui tue chez les grands auteurs russes c’est les millions de noms et prénoms et à la fin tu les mélanges tous et tu dois recommencer.

Journal d’un lecteur en canicule, j’ai été voir dans ma réserve et j’ai dégraillé un livre dans la poussière d’une canicule d’antan: Une poire pour la soif de James Ross, Ed. Quai Voltaire, 1989; une pépite lointaine, lointaine pépite relue pour vous, p. 17: Il faisait déjà noir quand j’ai attaqué la route de la rivière. Plusieurs voitures m’ont dépassé, mais la nuit les gens s’arrêtent pas pour vous prendre, alors je me suis mis à marcher sur le bas-côté. Les maisons sont plus rares sur cette route-là, et aucune avait de la lumière. C’est rien que des champs, le long de cette route, et à cette saison ils étaient tous en chaume, avec un champ de maïs ou un carré de coton par-ci par-là. A moitié chemin on trouvait une étendue de pins sur le côté gauche. On les avait éclaircis pour qu’ils poussent plus vite, et ils faisaient tout drôle, cette nuit-là. Des lucioles il y en avait bien eu quelques-unes depuis le début, mais arrivé à cette pinède on aurait bien dit qu’elles étaient des millions là-dedans, à usiner aussi fort qu’elles pouvaient. Un million de petites lumières qui allaient et venaient. Le plus drôle avec les lucioles – ou les vers luisants –, c’est qu’ils éclairent rien du tout en réalité; ils donnent juste une petite lueur, vite fait. Les bois en étaient pas moins noirs pour autant, et ces bestioles à lampion me faisaient l’effet de plein de petits yeux là-dedans.

Un lecteur c’est un chasseur, derrière sa lunette il cherche dans les rochers de la librairie ce qui me ferait plaisir en ce moment.

Il arrive qu’un écrivain soit discrédité par la publication de toutes ses chutes pas détruites, on avait au bataillon ses quelques œuvres géniales et tout d’un coup elles sont noyées dans un nuage opaque d’œuvres de jeunesse mal ficelées. J’ai quelques exemples mais jamais j’irai critiquer qui que ce soit j’ai déjà pas assez d’espace pour placer tous ceux que j’aime ou que j’aime pas et qui s’imposent d’eux-mêmes, me tombent dessus gratos, c’est le bouquiniste! contre un fromage en fleur, Amélie Nothomb, non si, par curiosité, tu jettes un œil et t’es pris, son petit galop enlevé, son efficacité arrogante, ça vaut bien un fromage.

C’est Jérôme M. qui m’a demandé si je connaissais Hrabal? non, j’ai été voir si j’y étais, bien vu Jérôme M., comme à la maison, c’est vrai, je voulais commencer cette petite rubrique par: rions un peu, et, citant une nouvelle de Hrabal ajouter qu’en gros on se fendait pas trop la terrine en littérature, aussi, la nouvelle de Hrabal j’avais le souvenir qu’elle m’avait bien fait rire, mais voilà qu’en la relisant elle avait perdu de son sel, peut-être en la relookant un peu…: sur le bord de la rivière, je cite pas, je me la raconte, j’essaie de rappercher la drôlerie, sur le bord de la rivière le minuscule propriétaire des pompes funèbres et le très grand poète surréaliste Bamba discutent entre eux des modalités d’un enterrement, soudain, au milieu de leur conversation, Bamba interpelle des pompiers à l’exercice de l’autre côté de la rivière profonde. Les pompiers sont concentrés sur leur tuyaux, il y a un chef et il y a un homme avec un clairon chargé de donner l’alerte une fois que le gradé a baissé son bras levé, deux solides pompiers ont pris racine à la sortie du tuyau, quatre autres à la moto-pompe, plus cinq ou six intervenants prêts à l’action.

Grand geste du commandant, clairon, crispation des deux soldats du feu à la sortie du tuyau, rien ne se passe et de l’autre côté de la rivière Bamba les mains en porte-voix:

- Elle a la prostate votre lance à incendie!

Le commandant des pompiers piqué au vif par-dessus la rivière:
- Espèce de crétin des Alpes c’est toi qui a la prostate!

Bamba et le petit croque-mort discutent tranquillement des modalités d’un enterrement et les pompiers s’activent de leur côté, regeste de départ, le clairon fend l’espace et toujours pas d’eau, Bamba, les mains en porte-voix:

- Fait sec sur les bords de la rivière!

Fou de rage le chef des pompiers entre dans l’eau pour venir flanquer une râclée à Bamba, Bamba bouge pas et lui crie:

- Attention tu vas te noyer!

L’autre avance mais c’est trop profond et derrière lui il entend ses hommes:

- Chef! Chef!

La lance s’est échappée des mains des tuyautiers, elle s’élance dans tous les sens comme un immense serpent sauvage arrosant tout sur son passage.

C’est sûr que j’en ai encore plein d’autres mais à la question bateau de quel livre emporteriez-vous sur une île déserte? je commencerais par marchander: deux, pour le prix de un et ce serait le Journal de Jules Renard et L’heure de gloire de François-Olivier Rousseau. L’heure de gloire crépite de post-it – p. 9:

Pour être juste, ce n’est peut-être pas seulement la convoitise de mes triomphes qui leur a soufflé de se mettre à m’imiter. L’illusion qu’ils cultivent d’un génie créateur diffus dont nos œuvres respectives participeraient ensemble, l’ascèse, de lévitation séraphique à laquelle ils se sont entraînés dans les altitudes des sublimes, la tentation de harpe offerte aux moindres frémissements du monde sensible, qu’ils ont entretenu en eux jusqu’à ce qu’elle leur fût devenue une posture naturelle.


Episodes précédents:

Publicité