Cinéma

«Glass», de M. Night Shyamalan: les surhommes sont parmi nous

Un colosse invulnérable, un génie du mal et un transformiste identitaire bouclés dans un asile psychiatrique… M. Night Shyamalan conclut une réflexion sur les super-héros entamée avec «Incassable» et «Split»

Dans les rues pluvieuses de Philadelphie rôde la silhouette encapuchonnée de celui que les journaux ont surnommé Le Superviseur. Il s’appelle David Dunn (Bruce Willis). Sa force herculéenne et ses facultés sensitives le prédisposent à mettre hors d’état de nuire les vilains.

A l’autre bout de la ville, quatre pom-pom girls sont enchaînées dans un entrepôt abandonné, sous la garde de Patricia (James McAvoy), une lady stricte et chauve. Croisant par hasard ce galopin d’Hedwig (James McAvoy), David Dunn a un flash qui lui permet de localiser les captives. Il est surpris par La Bête (James McAvoy), un minotaure furibard. Il s’ensuit un corps-à-corps homérique. La police arrête les combattants et les enferme dans une institution pour aliénés à tendances criminelles où végète depuis quinze ans Elijah Price, alias Mr. Glass (Samuel L. Jackson). La psychiatre Ellie Staple (Sarah Paulson) prend en charge les trois hors-la-loi pour tenter d’éradiquer leur volonté de puissance.

Force surhumaine

Impatiemment attendu, Glass conclut une trilogie commencée sans qu’on le sache en 2000 avec Incassable. Unique survivant d’une catastrophe ferroviaire, David Dunn découvre son invulnérabilité et une force surhumaine. Il se faufile dans l’ombre pour châtier quelques salopards et se lie avec Elijah Price, son double négatif. Souffrant d’ostéogenèse imparfaite, l’homme aux os de verre s’est réfugié dans les comic books. Estimant que cette littérature bariolée prolonge une historiographie ancestrale, il tient un rôle déterminant dans la vocation de David Dunn.

Dans Split (2016), trois jeunes filles sont enlevées par Kevin Wendel Crumb (James McAvoy). Atteint de troubles dissociatifs, le prédateur a 24 personnalités différentes: l’élégante Patricia, Hedwig, l’éternel gamin, Dennis, ou encore Barry, Orwell, Jade… A la tête de cette «Horde» feule La Bête, un Ça féroce d’une puissance de tigre… En dernière minute, une apparition surprise de David Dunn rattache Split à Incassable. Il est évidemment recommandé d’avoir vu ou revu ces deux thrillers avant d’aborder Glass.

A propos de «Split»: Prisonnières d’un geôlier polycéphale dans «Split»

Le cinéma doit à M. Night Shyamalan certains des meilleurs vertiges du XXIe siècle: Sixième Sens et son enfant nécromancien ou Le village, qui cultive la peur du loup, voire Signes (une attaque extraterrestre) ou Phénomènes (un récit d’apocalypse). Et puis, entre un conte de fées nunuche (La jeune fille de l’eau) et une fadaise d’heroic fantasy (Le dernier maître de l’air), le prodige a sombré, touchant le fond avec After Earth, navet galactique de propagande scientologue. Il est revenu par la petite porte du low budget avec l’inquiétant The Visit. Le cinéaste réactive pleinement ses sortilèges dans Split et renoue avec le succès public puisque ce film rapporte 278,5 millions de dollars pour un budget de 9 millions…

Flambées mystiques

Imaginée dès 1999, aujourd’hui achevée, la trilogie a l’ambition de ramener une touche de réalisme dans l’univers des super-héros. Si Thor, Hulk ou Captain America tordent comme guimauve des barres d’acier, David Dunn doit quand même bander ses muscles pour plier le métal. L’acquisition de super-pouvoirs repose sur des alibis scientifiques, elle entraîne des doutes et des flambées mystiques. David Dunn est intimidé par la puissance qu’il développe. Ancien enfant martyr, Kevin psalmodie «Tu t’agenouilleras devant le brisé». Mr. Glass applique aux comics le principe de Hamlet selon lequel il y a «plus de choses dans le ciel et sur la terre que n’en rêve votre philosophie».

Selon M. Night Shyamalan, le film tente l’amalgame entre Superman et Vol au-dessus d’un nid de coucou. Kevin et David sont enfermés dans des cellules blindées dotées de dispositifs de contention complexes. Quant à Elijah, assommé par les médicaments, il ne bronche pas sur son fauteuil roulant. Catatonie feinte, dont il sort pour libérer ses compagnons d’infortune. Le théoricien des comics respecte les codes du genre en organisant l’affrontement final du bien et du mal au sommet de la tour que Philadelphie étrenne devant les caméras de télévision. Il commente l’action, décortiquant point par point les rebondissements du scénario – «Retournement classique: le héros s’allie au cerveau»…

Une question (évidemment retorse) sur Glass figure dans notre grand questionnaire de 2019.

Pessimisme paranoïaque

Refusant tout crescendo d’action, le réalisateur déçoit les attentes de super-castagne au profit d’un dessein plus vaste. La psychiatre appartient à une agence gouvernementale qui a pour mission de calmer les fantasmes prométhéens des citoyens. «Il ne peut y avoir de dieux parmi nous. On veille à l’équilibre, on maintient l’ordre.» Cette redoutable zélatrice de la norme a juste commis l’erreur de sous-estimer le génie de Mr. Glass.

Dépourvu de la sensation de malaise baignant Incassable et de la claustrophobie oppressante de Split, le troisième chapitre est moins saisissant. En changeant d’identité aussi vite qu’on change de station sur la bande FM, James McAvoy n’évite pas un rien de cabotinage. Cette baisse de tension bénigne est compensée par une approche intelligente et critique du super-héroïsme, cette obsession de la culture contemporaine, relevant davantage du pessimisme paranoïaque des Gardiens d’Alan Moore que du space op’ fluo selon Thor-Ragnarok.

Tressant un réseau de correspondances finaudes entre les trois films, le réalisateur reconduit son habituel caméo hitchcockien. Après avoir été un présumé dealer fouillé à l’entrée du stade par David Dunn, puis gardien d’immeuble dans Split, il achète du matériel de sécurité dans la boutique des Dunn. Le fils dissuade son père d’aller faire un tour de garde, Shyamalan intercède en sa faveur: «Laissez-le sortir!» Le Superviseur fût-il resté au magasin, le film ne serait pas advenu…


Glass, de M. Night Shyamalan. (Etats-Unis, 2019), avec Bruce Willis, James McAvoy, Samuel L. Jackson, Sarah Paulson, Anya Taylor-Joy, Spencer Treat Clark, 2h09.

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