On connaît mal, en Suisse romande, l’œuvre de Friedrich Glauser (1896-1938), pourtant surnommé «le Simenon suisse». L’auteur d’une poignée de fameux romans policiers, donc, mais aussi une figure tragique marquée par la drogue et de multiples internements, avant de mourir la veille de son mariage! Raison de plus pour voir le documentaire que lui a consacré Christoph Kühn, Zougois basé au Tessin, spécialiste des évocations biographiques (Nicolas Bouvier, 22 Hospital Street, Bruno Manser – Laki Penan). Un film dont l’idée revient à son complice Andres Pfäffli (Dutti – Monsieurs Migros et The Substance: Albert Hofmann’s LSD de Martin Wirtz), l’un de producteurs les plus aventureux et exigeants de ce pays.
On a déjà pu lire récemment dans ces pages («Friedrich Glauser, une vie en fuite», LT du 30.01. 2012) le parcours chaotique de cet auteur aujourd’hui reconnu majeur, célèbre pour les aventures de l’inspecteur Studer, mais qui a aussi écrit des textes remarquables sur ses expériences de l’addiction ou dans la légion étrangère. On a aussi évoqué le travail exemplaire de l’illustrateur zurichois Hannes Binder (Glauser, sept histoires dessinées, Limmat Verlag), exposé à Carouge (LT du 14.05. 2012). Reste à parler du film, montré en primeur aux festivals de Locarno et Soleure avant de connaître aujourd’hui la mini-sortie devenue la règle pour les documentaires d’outre-Sarine.
Pallier le manque d’images
Autant être averti, ce Glauser pourra paraître frustrant dans la mesure où il essaie plus de capturer l’esprit de son sujet que de raconter de manière didactique «sa vie – son œuvre». C’est ainsi que le récit débute en 1934 à l’asile psychiatrique de Münsingen, près de Berne, pour n’évoquer directement que les quatre dernières années. Parti de quelques textes autobiographiques, le cinéaste laisse parler l’écrivain (avec la voix du comédien Helmut Vogel) sur des images de l’asile, quelques visions du passé (reconstituées aux studios allemands de Potsdam) et les saisissantes illustrations/gravures de Binder, dont certaines créées pour le film.
Glauser se remémore ainsi son enfance à Vienne, entre une mère idéalisée, morte trop tôt, et un père autoritaire, sans la moindre compréhension pour son rejeton. Un gâchis qui l’a tôt amené à la révolte (dadaïsme), aux drogues (éther, morphine), à des tentatives de suicide et de vaines reprises en main paternelles (armée, internements). Confronté à un certain manque d’images, le cinéaste revient sur de rares photos et les lieux vides, à la manière de Richard Dindo, dans un ressassement induit par l’enfermement. D’écriture il n’est encore pas question, alors même que le texte porte déjà le film.
Adieu Berthe
Puis Glauser s’éprend de la jeune infirmière Berthe Bendel, et le film commence à s’ouvrir. Après une première tentative de fuite manquée, le drôle de couple peut s’improviser gardien d’un domaine près de Chartres. Wachtmeister Studer connaît le succès. Pour finir, ils s’établissent à Nervi, près de Gênes. Le film, lui, s’est mis à inclure des témoignages de psychiatres et de critiques littéraires, mais surtout celui de Berthe, filmée en 1985 par la TV alémanique. Même âgée, elle amène un peu de lumière dans un film sombre, comme elle rendit l’espoir à cette âme tourmentée.
Bien que très classique dans le genre «docu d’auteur», le portrait intime qui en ressort est impressionnant. Mais pour le néophyte, c’est presque trop court. N’aurait-il pas été possible d’en dire plus sur l’œuvre et sa réception? A part un discours de Hitler qui résonne dans l’hôpital (évocation d’un passage censuré du Royaume de Matto), pas même de remise en contexte historique. Lacunaire, le film donne cependant envie d’en apprendre plus. Et surtout de lire Glauser, rebelle dans un pays conformiste. Un artiste qui, en ces temps troublés, avait saisi toute la relativité de la «normalité».
VV Glauser , documentaire de Christoph Kühn (Suisse, 2011), 1h15.