Incroyable mais vrai. Zenph Studios, société implantée en Caroline du Nord, est parvenue à informatiser un enregistrement historique de Glenn Gould datant de 1955. Imaginez un piano de concert Yamaha, nourri de données informatiques, qui reproduit à la lettre les intentions du pianiste canadien. Les touches du clavier bougent toutes seules, les pédales sont actionnées d'elles-mêmes, comme si Gould était là, en chair et en os, assis à l'instrument.

Le disque, paru sous le label Sony, suscite la controverse. La star canadienne, éprise de technologie, aurait-elle apprécié? Son nom est associé aux Variations Goldberg. Gould, mort il y a vingt-cinq ans, en a laissé deux versions. La première, enregistrée il y a plus d'un demi-siècle en mono dans une prise de son un peu maigrichonne, a propulsé sa carrière. Le jeu, d'une vélocité ébouriffante, exacerbe les dessins rythmiques d'une œuvre qui trône au sommet de la littérature pour clavier. En 1981, Gould revenait sur ses Goldberg pour en offrir une deuxième vision plus décantée, plus réfléchie, pas moins exaltée.

«Nous avons tenté d'améliorer un classique.» Plutôt que de dépoussiérer l'original (la méthode usuelle), John Q. Walker et ses associés ont analysé la bande de 1955 à l'aide d'un logiciel conçu par leurs soins. Hauteur et durée des notes, vitesse de frappe, nuances, phrasé, pédalisation: tous les paramètres ont été respectés, avec un souci d'exactitude destiné à reproduire l'interprétation de Glenn Gould dans ses plus infimes détails. «Notre objectif était de matérialiser le rêve de tout mélomane: être assis dans une salle de concerts et pouvoir entendre son musicien favori jouer live.»

Ce rêve, c'est surtout celui du jeune John Q. Walker. L'adolescent, qui a appris son piano auprès d'une élève de Rachmaninov, se prenait à imaginer l'impossible. «Elle me parlait souvent de son jeu. Je me disais: «Ah, si au moins je pouvais entendre M. Rachmaninov non pas dans ses enregistrements anciens, mais ici, dans la salle, à mes côtés.»

Jusqu'ici, ce rêve se heurtait aux limites de la technologie. La commercialisation du Yamaha Disklavier Pro et le développement de l'informatique ont permis d'aller de l'avant. John Q. Walker compare ce bond technologique avec l'arrivée de la haute résolution pour les téléviseurs. «Pour reproduire le toucher de Glenn Gould, nous avons conçu des modèles informatiques qui actionnent les touches du clavier selon l'effet sonore voulu.» L'ordinateur va jusqu'à contrôler l'enfoncement des touches. «Elles sont tantôt entièrement, tantôt partiellement enfoncées pour obtenir un timbre particulier.» Même chose pour la pédalisation: la couleur des harmoniques dans l'original est un indice pour savoir quand la pédale doit être actionnée puis relevée.

Encore fallait-il convaincre. En avril 2006, John Q. Walker organisait une première «re-performance» live des Goldberg à Toronto. Le président de la Fondation Glenn Gould et les deux accordeurs personnels du pianiste canadien assistent à ce baptême du feu. «Vous avez capturé le toucher de Gould», lui dit-on, et l'assistance n'en croit pas ses oreilles.

La critique, elle, est moins ébahie. Elle oscille entre enthousiasme - un produit étonnamment musical - et scepticisme. «Je suis déçu, explique Nicolas Baron du magazine Diapason. La version originale est plus fluide. Il y a un côté un peu robotisé dans la rythmique. Les basses sont relativement alourdies. Techniquement, Zenph a fait 99% du chemin, mais il manque le 1% qui fait toute la différence.» «C'est la fausse bonne idée, explique Philippe Venturini au Monde de la musique. La prise de son mono de 1955 est tout à fait acceptable. Je ne vois pas l'intérêt de la chose si ce n'est l'exploit technique. Il y a une telle égalité de toucher dans les notes répétées qu'on a l'impression d'entendre une machine. Il manque une respiration.» Et surtout, on n'entend plus les fameux marmonnements du pianiste canadien. «C'est une critique infondée, s'emporte John Q. Walker. Dans cet enregistrement de 1955, le jeune Gould marmonne à peine.» Quant aux différences dans le rendu (attaques moins franches, son plus rond), l'ingénieur l'explique par la salle, différente, le positionnement des microphones, plus éloignés, le timbre du piano Yamaha, mais «le jeu, lui, est celui de Glenn Gould».

Convaincu que cette technologie s'ouvre à un avenir, cet aventurier a d'autres projets dans sa besace. Les trésors du passé égratignés de scories pourraient en bénéficier. Mais imagine-t-on Cortot ou Rubinstein «re-performed»? Sony a signé un contrat pour 18 disques. Le saxophone, la batterie et la contrebasse jazz sont en passe d'être reproduits de la sorte. Sa prochaine cible? Le pianiste de jazz Art Tatum. L'album Piano Starts Here, capté en 1949 dans une prise de son mono, vient d'être «re-performed» en vue d'un CD à paraître. Cet enregistrement a été réalisé dans la salle de concerts de 6000 places à Los Angeles où l'artiste l'a gravé. «J'étais debout au milieu de la scène. Chaque accent, chaque couleur y était. J'en ai pleuré.»