A une époque où la comédie musicale ne survit plus que dans les dessins animés de Disney, des «High School Musical» et autres «Sexy Dance» pour ados et quelques rares adaptations de Broadway («Chicago», «Les Misérables»), la proposition ne manquait pas de panache: rendre hommage au plus beau genre jadis imaginé à Hollywood. Un genre détesté par les rationalistes et d’autant plus adoré par les rêveurs, qui substitue à la grisaille de notre monde un autre où l’on n’hésite pas à chanter et danser ses émotions. Bien sûr, Martin Scorsese (avec «New York New York») et Woody Allen (avec «Everybody Says I Love You») l’avaient déjà fait, mais même eux doivent aujourd’hui s’incliner devant le brio de Damien Chazelle, jeune prodige de 31 ans.

De la Mostra de Venise (Prix d’interprétation féminine) aux Golden Globes (razzia de sept prix), en attendant les Oscars, le «buzz» n’a fait que monter et on ne peut que confirmer: «La La Land» est un enchantement. Ce qui ne veut pas dire qu’il s’agissait d’un pari gagné d’avance! Après seulement deux films, l’essai encore mal dégrossi «Guy and Madeline on a Park Bench» (2009) et le fièrement indépendant «Whiplash» (2014), il fallait avoir la foi pour miser sur ce projet singulier, le plus audacieux dans le genre depuis «Moulin Rouge!» de Baz Luhrmann, il y a quinze ans. Car, s’il paraît aujourd’hui avoir un rare potentiel rassembleur, ce film vient d’une cinéphilie aussi intransigeante que la passion pour le jazz d’antan qu’y affiche son protagoniste.

Los Angeles, un couple

En anglais, «La La Land» signifie à la fois un refuge imaginaire et un Los Angeles (L.A.) assimilé à Hollywood, l’usine à rêves. Ce n’est donc pas si étonnant de voir l’écran s’ouvrir progressivement au fameux format large CinémaScope. Là-dessus, sur une bretelle d’autoroute typiquement congestionnée, suit une véritable ouverture en forme de grand numéro collectif et coloré («Another Day of Sun»). Façon pour l’auteur d’assumer déjà sa nostalgie sans vouloir pour autant ignorer le contemporain? Après une longue prise d’une complexité bluffante, cela se termine par un doigt d’honneur d’un conducteur pressé à une conductrice distraite. On l’aura deviné, ces deux-là vont s’aimer.

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Comme tant d’autres à Los Angeles, l’aspirante actrice Mia (Emma Stone) et le pianiste Sebastian (Ryan Gosling) rêvent de succès, ou au moins de pouvoir vivre de leur art. Mais tandis que Mia, entre deux auditions décevantes, se voit réduite au rôle de serveuse à la cafétéria des studios Warner, Sebastian enchaîne les engagements alimentaires en attendant de pouvoir enfin jouer du vrai jazz. Après une nouvelle rencontre catastrophique, leur animosité se transforme enfin en attirance… et le film s’envole – comme si jusqu’ici, il n’avait fait que chercher ses marques. Un pas de deux sur un crépuscule mauve dans les collines, exécuté avec une aisance confondante par deux comédiens de charme (qui s’étaient déjà croisés dans les oubliables «Crazy Stupid Love» et «Gangster Squad»), et on est conquis. Trop facile?

Après Demy et Minnelli

Scandé par le défilement des saisons, hiver (solitude), printemps (rencontre), été (amour), automne (difficultés et séparation), le film affirme tout le contraire, sans toutefois que ce programme ne devienne jamais pesant. Au contraire, l’alliage de quotidien et de surréalisme propre au genre n’y fait que gagner en fluidité et en profondeur, sans une trace d’ironie. Mia et Sebastian s’envolent dans les étoiles à l’observatoire de Griffith Park après être allés voir «La Fureur de vivre» de Nicholas Ray? C’est magique. Ils s’écharpent après qu’elle a fait un four avec son one-woman-show et lui s’est résigné à cachetonner dans un groupe de R&B commercial? Cela devient tragique. Et tandis que leur relation esquisse tout un propos sur la difficulté à concilier art et amour, idéaux et compromis, le film ne fait que s’inscrire plus avant dans les pas de Jacques Demy et de Bob Fosse, de Stanley Donen et de Vincente Minnelli.

Juste au moment où l’on se dit que tout ceci est presque trop beau pour durer, arrive le final, presque redouté. Et là, quel feu d’artifice! Après l’audition de la dernière chance de Mia (qui voit Emma Stone se fendre d’un bouleversant «The Fools Who Dream»), le cinéaste saute cinq années pour orchestrer des retrouvailles déchirantes, en nous refaisant le coup d’un «numéro de rêve» minnellien: quinze minutes ébouriffantes qui imaginent une vie alternative en accéléré, dûment mise en abyme, pour clore en forme de boucle parfaite (Ryan Gosling reprenant son thème de «City of Stars»). On en frissonne encore rien qu’à l’évoquer!

Le cœur solidement ancré dans la tradition, Damien Chazelle a réussi un film quasiment irrésistible, qui conjugue brio et intelligence, où la virtuosité se mue peu à peu en une formidable impression de spontanéité. Mais également un vrai film d’aujourd’hui. Les chansons inspirées de son complice de toujours Justin Hurwitz (paroles de Justin Paul et Benj Pasek) n’y sont bien sûr pas étrangères. Et comment ne pas lancer des fleurs à Ryan Gosling et Emma Stone, qui ont dû payer de leur personne pour se hisser au niveau de Ginger Rogers et Fred Astaire, de Gene Kelly et Cyd Charisse? Quant à la «morale» de l’histoire… Oui, parfois les rêves les plus fous se réalisent – la preuve, ce film lui-même. Mais attention, ils ont un prix. «La La Land», ou comment concilier l’inconciliable, le succès et l’échec, le bonheur et la tristesse, le romantisme et le réalisme.


**** La La Land, de Damien Chazelle (Etats-Unis, 2016), avec Emma Stone, Ryan Gosling, John Legend, J.K. Simmons, Rosemarie DeWitt, Finn Wittrock. 2h08.