Un récit à suspense, entre western et thriller, signé par un journaliste du New Yorker. Une histoire vraie, qui hante encore l’inconscient collectif de l’Amérique. Un voyage à rebours du temps, bientôt porté à l’écran par Martin Scorsese. Un reportage au long cours qui remet en scène bien des épisodes de la conquête de l’Ouest sur des terres «gorgées de sang», celles où les Indiens furent victimes d’un véritable génocide. Leurs tribus ont été en grande partie décimées lorsque s’ouvre La note américaine, en 1921, au lendemain de guerres féroces. Réduits à la misère, les survivants ont été parqués dans des réserves aux allures de mouroirs. Scalpée, leur culture. Scalpées, leur identité et leurs traditions. Tous en rémission, abandonnés à leur sort.

«Les millionnaires rouges»

Une seule exception, la communauté osage. Bannie du Kansas en 1870, elle a été délocalisée, sur ordre des autorités, vers les rochers les plus arides de l’Oklahoma, où elle a végété avant que l’on n’y découvre un inépuisable trésor surgi des profondeurs: un gigantesque gisement de pétrole… «Pour y accéder, les chercheurs devaient louer les terres aux Osages et leur reverser des royalties. Chaque personne inscrite sur le rouleau de la tribu commença à recevoir un pécule trimestriel et, au fil du temps, alors que l’on extrayait de plus en plus de pétrole, les dividendes se comptèrent par millions de dollars», écrit David Grann. Lequel montre d’abord comment la réserve de ceux qu’on allait appeler «les millionnaires rouges» se transforma miraculeusement en pays de cocagne, un eldorado où l’or noir chamboula les règles du jeu avant que les Osages ne soient considérés «comme le peuple le plus riche du monde par individu».

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Alors qu’il était impossible pour les Osages d’oublier cet épisode, le reste du pays l’avait tout bonnement refoulé de sa mémoire collective

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Mais ce grand rêve se brisa bientôt à l’ombre des derricks. Parce que ces Indiens, toujours victimes du racisme ambiant, furent placés sous la tutelle de curateurs blancs, des vautours assez corrompus pour convoiter leur fortune. Pire: la terreur s’empara des Osages lorsque Mollie Burkhart – une mère Courage rescapée de l’oubli – perdit sa sœur Anna, retrouvée morte près d’un puits de pétrole, deux balles entre les yeux, le corps décomposé. «Les ténèbres venaient de se manifester pour la première fois», écrit Grann, qui a minutieusement fouillé les archives afin de savoir pourquoi ce meurtre resta d’abord impuni. Et pourquoi bien d’autres suivirent, par balles, défenestrations ou empoisonnements. Une véritable hécatombe, dont la police locale ne put appréhender les coupables au terme d’enquêtes bâclées.

Indifférence? Incompétence? Manipulation? Peur des représailles? Autant d’hypothèses que Grann examine en reprenant à son compte ce dossier encore brûlant.

Pseudo-justicier

A cette époque où le système judiciaire était aussi rudimentaire que partial, n’importe quel parvenu surgi de nulle part pouvait prétendre au titre de shérif, tel William Hale, un ancien cow-boy au passé trouble que Grann fait alors monter sur scène dans ses habits neufs de pseudo-justicier. Après avoir troqué le Stetson contre le nœud papillon, il sut profiter de la phobie collective pour asseoir sur les Osages un pouvoir diabolique, tandis que Mollie Burkhart continuait à se battre afin que toutes ces affaires ne soient pas classées et renvoyées aux oubliettes.

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Pour enrayer cette série noire, le dossier finit par atterrir entre les mains des dirigeants du Bureau of Investigation de Washington qui, sous la houlette du jeune J. Edgar Hoover, expédièrent leurs agents en territoire osage. Dans des pages passionnantes, Grann montre comment ils démasquèrent le cerveau de ces crimes grâce à des enquêtes qui ne relevaient plus de l’amateurisme. Et qui reposaient sur toutes sortes de techniques novatrices, recherches systématiques de témoignages, autopsies minutieuses, examens graphologiques, analyses des empreintes digitales et autres expertises balistiques.

«Culture de la complicité»

C’est dire que l’essai de Grann se lit comme un polar où l’on suit, pas à pas, la naissance de cette police scientifique qui deviendra le FBI en 1935. Mais ce livre remet aussi en lumière, de triste mémoire, le «péché originel» de l’Amérique: la discrimination dont furent frappés les Osages – tout comme leurs frères amérindiens –, eux-mêmes coupables de lâcheté pour n’avoir pas osé témoigner lors des premières enquêtes, quand un vent de panique commença à souffler sur leur réserve.

Une «culture de la complicité», une responsabilité collective, dont Grann éclaire les coulisses, elles aussi assez troublantes. Avant de tendre à son pays une «note» particulièrement salée, au bas de laquelle on redécouvre tout le refoulé de l’histoire américaine.


David Grann, «La note américaine», traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Cyril Gay, Editions Globe, 370 p.