Dans la grande salle du Festival du film d’animation d’Annecy, tout le monde est debout pour saluer un petit Japonais, la cinquantaine fringante (71 ans en réalité), d’apparence plutôt humble et timide. Son nom – Go Nagai – ne dira rien au commun des mortels. Par contre, il suffit de mentionner un «Fulguropoing» ou un «Astérohache» pour le situer immédiatement. Le papa de Goldorak, le robot géant qui hurlait ces attaques il y a près de quarante ans sur Antenne 2, c’est lui.

Le festival a pris fin le week-end passé, mais le mangaka était là pour annoncer une nouvelle adaptation pour le grand écran (encore en production) de Mazinger Z, ancêtre de notre vieux camarade de cornes et d’acier. C’est justement à travers les «mechas», ces androïdes pilotés par des humains, dont il est l’inventeur, que Go Nagai s’est fait un nom en Europe. Même si le dessinateur peut se targuer d’une carrière aussi éclectique que prolifique, ayant œuvré aussi bien dans l’horreur que dans la comédie, en passant par la S. F. ou certaines grivoiseries.

Marqué par la guerre

Né le 6 septembre 1945, un mois après l’explosion de la bombe atomique sur Hiroshima, Go Nagai a grandi en écoutant de terribles récits racontés autour de lui. Au point que les traumatismes de la guerre vont durablement marquer toute son œuvre. Enfant, il s’amusait déjà à façonner des robots en pâte à modeler, les faisant s’affronter en criant le nom de leurs attaques. Une idée qu’il reprendra tout naturellement au moment de concevoir Mazinger Z et ses descendants, Great Mazinger et Goldorak.

Avant lui, les colosses de métal dans la culture japonaise se divisaient en deux catégories: les humanoïdes, à l’instar d’Astro Boy, d’Osamu Tezuka, et ceux télécommandés de la série Tetsujin 28-go, signée Mitsuteru Yokoyama. «J’ai toujours su qu’une fois adulte je dessinerais des mangas de robots. Mais je ne voulais surtout pas imiter mes maîtres, se souvient le mangaka. J’ai donc cherché à créer un nouveau concept. C’était à la fois un challenge mais aussi un signe de respect envers ces génies.» L’inspiration, il la trouve un jour en observant du trottoir un embouteillage. «Je me suis mis à la place des conducteurs et j’ai soudain eu en tête l’image d’un véhicule sur lequel des pieds poussaient pour enjamber les autres voitures. C’était ça, l’idée: il fallait que quelqu’un soit aux commandes du robot comme dans une voiture!»

Double personnalité

On est en 1972. Le Japonais ne le sait pas encore mais il va devenir une légende dans son pays. Quatre ans plus tôt, il avait pourtant déjà marqué les esprits avec Harenchi Gakuen – «Lycée scandale» –, un manga humoristique rempli de petites culottes, de poitrines dénudées et de lycéens dépravés. A l’époque, la nudité n’existe pas en BD. La série connaît un succès fulgurant auprès des ados, mais s’attire les foudres de certaines associations de parents d’élèves. «Il a passé sa vie à vouloir briser les tabous, explique Ilan Nguyên, maître de conférences associé à l’Université des arts de Tokyo et spécialiste de l’histoire du manga. Il y avait beaucoup d’autocensure de la part des dessinateurs à cette époque. Il a repoussé les limites. Dans un autre récit, il n’hésite pas à décapiter un jeune garçon ou à mettre en scène de terribles violences sexuelles… Il y a une sorte de rage assez étonnante dans son travail. Et nombre de dessinateurs vont le suivre et s’engouffrer dans cette voie.»

Enfant, j’ai toujours su que je dessinerais des mangas de robots une fois adulte. Mais je ne voulais surtout pas imiter ceux qui existaient déjà

Cet autre récit, c’est Devilman, relecture gore et tourmentée des gravures de Gustave Doré qui illustra la Bible et l’Enfer de Dante dans les années 1860. Une œuvre radicale, d’une noirceur extrême. «J’ai une autre personnalité quand je dessine, observe Go Nagai dans le livre Devilman tabulae anatomicae. Dans ces moments-là, le désir de provoquer un impact chez le lecteur est si intense que je ne pense plus à l’effet que cela va avoir. Si on ne laisse pas son imagination se déchaîner, les mangas deviennent ternes.» Ilan Nguyên pondère: «Go Nagai est en réalité adorable. On n’imagine pas du tout qu’il ait produit cette œuvre pleine de rage et de violence alors qu’il n’y en a pas une once dans son caractère.» On lui doit d’ailleurs des séries plus légères comme Cherry Miel, un temps diffusée dans Le club Dorothée sur TF1, ou Kekko Kamen, du nom de son héroïne uniquement vêtue d’un masque et d’une longue cape rouge.

Del Toro, l’aficionado

Cinéphile dans l’âme (L’homme de Rio, de Philippe de Broca, l’a inspiré lors de ses premiers pas dans le manga burlesque), businessman hors pair (il a créé son propre studio à l’âge de 25 ans, Dynamic Productions), Go Nagai a laissé un énorme héritage, que ce soit dans la BD ou l’animation, devenant même une influence majeure pour bien des cinéastes. En sortant de la master class que le dessinateur a donnée à l’occasion du festival d’Annecy, on attrape justement l’un de ses plus grands fans, venu rendre hommage au sensei. «Au Mexique, Mazinger Z a été un carton énorme dans les années 80, se rappelle Guillermo del Toro, réalisateur du Labyrinthe de Pan. Je suis devenu fou quand j’ai découvert, enfant, ses dessins animés. Vous n’avez qu’à voir mon film Pacific Rim pour constater l’influence que Go Nagai a eue sur moi. Ce mec est juste un génie!»

Aujourd’hui, le génie a décidé de retourner à ses robots en donnant un coup de polish à son vieux monstre de ferraille, à travers le studio Toei, le géant japonais de l’animation. Mais de loin cette fois, en confiant la machine à une nouvelle équipe. Pas facile de tirer un trait sur ses vieilles marottes.


Profil

1945 Naissance à Wajima, à 500 km à l’ouest de Tokyo.

1970 Il crée son propre studio d’animation, Dynamic Productions.

1972 Il crée le premier «mecha» de l’histoire, Mazinger Z.

1978 «Goldorak» déferle sur l’Europe.

2017 Il fête ses 50 ans de carrière.