Le Goalie, héros national suisse

Drame «Der Goalie bin ig» ausculte la grisaille d’un patelin bernois confit dans le confort

Regard sur un gros succès du cinéma suisse

C’était il y a longtemps. Ernst avait joué au foot avec les gosses du village. Ils avaient collé Balsiger, le plus miquelet, le plus miro de la bande aux buts. Il avait forcément laissé passer toutes les balles. A la fin de la partie perdue, la passoire a dû payer. Les joueurs lui sont tombés dessus à bras raccourcis. Alors, Ernst a pris sa défense. Au cri de «Der Goalie bin ig!» («Le gardien c’est moi!»), il a endossé son rôle, sa faute. Il s’est pris une raclée. Le sobriquet lui est resté. De même que son statut de bouc émissaire: il est le bon gars qui prend les coups pour les autres.

Les années ont passé. Le Goalie (Marcus Signer), 33 ans, sort de prison. Il a purgé une peine d’un an pour trafic de drogue. C’est-à-dire que son meilleur ami, Ueli, lui avait proposé un plan d’enfer: cinq mille balles pour aller chercher un colis à Pontarlier. Au retour, le Goalie s’est fait gauler par les flics. Ils l’attendaient, le paquet était plein de poudre. Pendant cette diversion, une grosse livraison arrivait par un autre chemin. Goalie n’a pas balancé ses potes, il est parti en taule.

Aujourd’hui, le cœur «lourd comme une vieille serpillière», Goalie revient à Schummertal (BE), un bled aussi avenant qu’une écuelle de birchermüesli sous la pluie. Ses pas le mènent au Central. Il a envie d’un café pomme, mais pas un rond en poche. Regula (Sonja Riesen), la serveuse au grand cœur, lui avance 50 francs. Ueli n’est pas venu le voir à Witzwil, mais il lui apporte les 5000 promis. De cette belle somme, le proprio de l’appartement retranche aussitôt 4500…

Goalie retrouve le train-train de Schummertal. Il décroche un petit job dans une imprimerie, renoue avec ses jean-foutre de potes, boit des bières au Central, s’efforce de ne pas retomber dans la poudre.

Il est amoureux de Regula, mais la belle est à la colle avec Budi, une brute, un gros lourd. Une embellie se présente: Regula largue Budi et les amarres, elle part en Espagne avec Goalie. L’état de grâce ne dure pas. Peut-être Goalie aurait-il dû entourer Regula plutôt que de s’attarder à la bodega du coin?

Il n’est pas au bout de ses désillusions quand il se rend compte que ses soi-disant amis, Ueli camé jusqu’à la moelle, Stoferli le punk, Pesch, le patron du Central, et même ce minus de Balsiger, l’ont dupé et manipulé…

Scénariste et réalisatrice pour le cinéma et la télévision, Sabine Boss (Ernstfall in Havanna) tire du roman de Pedro Lenz un film attachant. Sans effet de style, avec une sobre efficacité, Der Goalie bin ig évoque avec justesse une époque (les années 1980), un lieu (une de ces bourgades alémaniques engourdies dans le confort et l’ennui) et témoigne d’une forme d’empathie à l’égard des marginaux, fussent-ils encore moins fréquentables qu’il n’y paraît.

Sabine Boss tire surtout un portrait sensible de Goalie, bon gars plus glandeur que malfrat, loser véritablement doué pour s’attirer les embrouilles. Par-delà la dimension sociologique, Goalie se profile comme une nouvelle race de héros suisse, un «clown dégénéré», une «mauvaise conscience de substitution», comme il dit de lui-même. Certes dépourvu du panache de Winkelried, de la bravoure de Guillaume Tell ou de la vocation humaniste d’Henri Dunant, le zonard de Schummertal pose un regard lucide sur la réalité du monde, jette son ombre sur le néolibéralisme conquérant et expie nos péchés.

Désireux de s’affranchir de son destin et de respirer un bon bol d’air frais, Goalie réussit à quitter Schummertal, à s’arracher à l’attraction du Central et à la glu existentielle de ce patelin grisâtre où fleurit le cervelas. Il ne part certes pas au Pérou, mais dans la banlieue bernoise. Sans Regula, retournée auprès de Budi. Et il ne se défonce que le week-end, «sans frénésie, mais parce que ça réchauffe».

Présenté en janvier aux Journées de Soleure, Der Goalie bin ig a décroché quatre Quartz aux Prix du cinéma suisse – meilleur film, meilleur scénario, meilleur acteur et meilleur bande-son – et attiré plus de 110 000 spectateurs en Suisse alémanique.

Le livre de Pedro Lenz est sorti en français sous le titre Faut quitter Schummertal! (Editions d’En Bas). Le film teste une autre traduction, entre littéralité et approximation: Le Gardien c’est moi. C’est idiot, non seulement parce qu’on perd la coloration Bärndütsch, mais aussi parce que «Goalie», pour les bouèbes de Schummertal, voulait dire «gardien» en anglais. Ils trouvaient que ça sonnait bien. Plus tard, ils ont appris que le mot anglais est «keeper». Mais Goalie est resté.

VV Der Goalie bin ig (Le Gardien c’est moi), de Sabine Boss (Suisse, 2014), avec Marcus Signer, Sonja Riesen, Pascal Ulli. 1h40.

Un bon gars plus glandeur que malfrat, un loser véritablement doué pour s’attirerles embrouilles