On l’attendait au Festival de Cannes pour la promo de Film Socialisme. Il n’est pas venu. Les rumeurs enflent. On trouve cela classe. On le traite de fou. JLG ne fait décidément jamais rien comme les autres.

C’était l’absent du jour, avec qui le 19:30 de la TSR a «joué» au chat et à la souris lundi dans les rues de Rolle… Mais il était très présent dans les conversations festivalières. Jean-Luc Godard a fait faux bond à Cannes. Touché par une «grosse crise de fatigue», interprète 20 Minutes France, le cinéaste n’a pas fait le voyage pour la promotion de son Film Socialisme, présenté dans la sélection d’Un Certain Regard. «Alors que plus aucun artiste ne daigne amener son auguste fessier sur un plateau télé ou à une cérémonie sans avoir de la camelote à vendre», compare Le Matin, lui «se fout purement et simplement de la promo. Quelle belle leçon!» Et de toute manière, même s’il «déserte la Croisette», selon les mots du Corriere del Ticino, il sait que son absence «fera tout autant causer que sa présence». «Godard, With That Certain Je Ne Sais Quoi at the Cannes Film Festival», titre joliment le New York Times.

«Il n’est pas venu», écrit «The Bubble», le blog du «Monde», rappelant les termes du mot d’excuse du Rollois: «Suite à des problèmes de type grec, a-t-il écrit dans un fax adressé à ses distributeurs, et à Thierry Frémaux, «je ne pourrai être votre obligé à Cannes. Avec le festival, j’irai jusqu’à la mort, mais je ne ferai pas un pas de plus.» Jean-Luc Godard est facétieux. […] Son coup de tête n’a pas vraiment surpris, tant il est coutumier du fait. Et cela n’a pas empêché la première projection de son film d’être LE lieu où il fallait être vu.» Mais «le maître octogénaire, croit savoir La Voix du Nord, n’avait pas envie de faire le zouave […] au milieu des journalistes et des bimbos».

«Le lapin de Godard est grave», juge cependant Le Devoir de Mont­réal: «Le Festival a attendu longtemps l’imprévisible Suisse dans l’espoir d’un miracle qui n’est pas venu. Car depuis longtemps, les gens préfèrent entendre Godard plutôt que voir ses films. Peut-être le cinéaste […] en veut-il au président du Festival, Gilles Jacob, de ne pas avoir soutenu Polanski dans ses déclarations. (Godard est un de ceux qui ont lancé une pétition en sa faveur.)» Et d’ailleurs, il «ne se contente pas de bouder le plus grand événement cinéma de l’année, écrit France-Soir: il fait un pied de nez à toute l’industrie en court-circuitant le chemin de distribution classique», dès lors que Film Socialisme est déjà disponible sur Internet.

«Désillusion», résume Il Giornale. «Le vieux chat n’est même pas venu, enchaîne Le Point. Pas de conférence de presse. Au moins, avant, on avait ses conférences de presse. On s’y était préparé, on s’en était réjoui. Et puis rien. […] Le Vaudois a joué les Arlésiennes. […] N’avait-il plus de sous pour se payer le taxi jusqu’à l’aéroport? Il se murmure qu’il va bientôt tout vendre: ses milliers de DVD, de cassettes, tout son matériel vidéo, pour s’installer à Londres», relaie le magazine français.

C’est ainsi qu’il «affole Cannes», pour la Tribune de Genève: «Panique au Palais, puis dans toutes les rédactions […], croit-elle: il va falloir filmer et écrire sur une absence, scruter un film alors que son auteur demeure désespérément hors champ. […] Cela s’assimile à de l’angoisse face à la page blanche, à une peur du vide révélant une inculture cinéphilique souvent dénoncée.» Mais «heureusement, son art parle pour» JLG, estime L’Express. Son art parle pour cet homme «en crise». «Quel genre de crise au juste: financière? identitaire? artistique?» Reste que ce «grand communiquant devant l’éternel opère avec sa présence-absence un joli coup de com’». Il demeure comme «la grande énigme du monde», titre le Tagesspiegel de Berlin. Ou comme une simple formule: «Cannes 2010: Jean-Luc Godard – No Comment», écrit le Chicago Tribune.

Alors après tout cela, il faut enfin aller sur «Attention les marches!», le blog collectif de la rédaction de «Libération» au 63e Festival de Cannes, qui, dans «Au fou!», se fait très godardien: «La croisière ça m’use n’est pas le titre du dernier Godard. Tous les cons le savent: Godard n’a pas d’humour. C’est juste un emmerdeur, qui nous provoque avec des images et d’abord avec des mots. […] Film! Il vient nous dire Film! Quelle honte! En plein Cannes! Quel escroc! Et Socialisme! Je t’en foutrais! Et en plus, il ne vient même pas nous les dire ou nous les montrer lui-même, ces mots maudits. Il ne vient même pas s’en justifier en conférence de presse devant le grand tribunal mondial de la critique et du people réunis. Il fuit! Il se déballonne! […] Est-ce qu’on se rend compte d’à quel point ce type est dangereusement dément? Il faut dire à ce fou les choses en face. C’en est fini de tout ça, de ses délires et de son tralala, de ses vieux doudous mâchonnés qu’il appelle cinéma ou démocratie. […] Film Socialisme est un film sur des mots qui meurent sous nos yeux, comme meurent les rêves, les idéaux et les idées. Toutes ces vieilleries. Un film vent debout contre le sens dans lequel tourne le monde, comme Godard, qui tourne en sens contraire.» C’est pas beau, ça?