Hanns-Josef Ortheil

Les Baisers de Faustina

Trad. de Claude Porcell

Seuil, 318 p.

C'est Rome dans le dernier quart du XVIIIe siècle. Le Corso, la foule qui flâne, la parade des fiacres qui gagnent la Piazza Venezia. Le large escalier de pierre qui descend vers le Tibre et les vignobles sur l'autre rive. Derrière le fleuve, la grande coupole de Saint-Pierre et la silhouette du Château Saint-Ange. Et c'est soudain, au premier plan, sur la vénérable Piazza del Popolo, fendant la cohorte des nouveaux arrivants, un étranger descendu d'une voiture venue du nord et qui, soulevant son chapeau à l'improviste, «ne cesse de l'agiter bien haut en tournant en rond comme s'il cherchait à se présenter à la ville de Rome en amoureux et en ami». A la barbe des gardes pontificaux ébahis, qui tentent de l'aborder pour inscrire son nom sur leurs listes de contrôle.

La scène se déroule aussi sous le regard amusé de Giovanni Beri, un jeune Romain attablé à deux pas devant une assiette de pâtes, et dont le roman Les Baisers de Faustina (Faustinas Küsse, Luchterhand, 1998) suit les faits et gestes et épouse le regard.

Portefaix et valet à ses heures, fripon comme il se doit, Beri est toujours en quête de bonne fortune et, intrigué, décide de s'attacher aux pas de l'étranger. Il flaire un homme d'importance, un avocat en mission diplomatique secrète au service de l'empereur d'Autriche peut-être. De quoi intéresser les limiers de Sa Sainteté Pie VI, avec lesquels aussitôt il établit le contact pour faire un rapport. Et tout aussitôt, le voilà engagé pour un bon salaire et chargé de suivre l'inconnu à la trace. Il s'agit, découvre-t-il bientôt, d'un certain Filippo Miller, peintre venu d'Allemagne et fréquentant les artistes du cercle de Tischbein…

Le lecteur comprend vite, et Beri, qui n'est pas sot, ne l'ignore pas longtemps: il a affaire à nul autre qu'à l'illustre Goethe, arrivé à Rome dans la douce lumière d'une soirée d'automne, le 29 octobre 1776. Voilà donc l'écrivain sous étroite surveillance, et le jeune Italien investi d'une mission d'importance, dont son intelligence et sa fine intuition s'acquittent à merveille. D'autant mieux qu'il se prend au jeu et, pour être vraiment à la hauteur de sa tâche, se lance même dans la lecture de Werther. Un livre bien passé de mode à ce qu'il lui semble, qu'il parcourt d'abord avec ennui, puis avec une indignation croissante: comment peut-on être aussi sentimental et manquer à tel point de virilité, voilà ce que, dans sa sensualité naturelle, il peine à comprendre. Et ce qui le poussera, dans une soudaine sollicitude, à mettre tout en œuvre pour amener l'auteur aux plaisirs régénérateurs de la chair…

Belle idée, mais combien difficile à exécuter, que celle de faire entrevoir un créateur de génie à une période cruciale pour sa vie d'homme et d'artiste, sous les angles surprenants d'une perspective picaresque. Dans le détail de faits et gestes, de personnages et de péripéties finement imaginés, Hanns-Josef Ortheil tient remarquablement la gageure. Le familier de la vie de Goethe a peu à redire et peut admirer cet art de la transposition et de la reconstitution romanesque qui, du dehors, parvient à refléter et interpréter souvent au plus près de la nuance les aléas et l'évolution de la biographie. De façon toujours alerte et avec un humour qui culmine dans une bien jolie fin: Goethe succombe au charme de la belle Faustina, la maîtresse de Beri, le malheureux gigolo assiste à leurs ébats projetés sur un mur en ombres chinoises et connaît alors, ô surprise, les affres d'un désespoir wertherien…

Lisez donc: c'est un bel hommage à la beauté de Rome, c'est ludique, haut en couleur et pimenté d'un joli suspense. Ça ne manque pas d'esprit, et cela peut suggérer aussi, sur l'art et la vie, quelques réflexions plus graves.