Gogogo! Comme une invitation à se lancer, à prendre son envol. Un saut dans le vide, dans l’inconnu ou une injonction à se dépasser, à penser plus loin? Peut-être un peu de tout ça. Plus prosaïquement, c’est aussi l’événement qui inaugure la nouvelle saison théâtrale du Grütli, pensée de janvier à décembre au lieu des traditionnels agendas courant de septembre à juin. Cette année marque la troisième édition de cet ovni scénique. Trois jours de fête et de performances en tous genres du 13 au 15 janvier pour lancer avec fracas cette nouvelle année.

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Comme beaucoup d’autres événements, l’édition précédente avait dû se jouer en ligne. Cette année, les corps réinvestissent les espaces du Grütli pour n’en laisser aucun orphelin. Les spectateurs sont invités à déambuler de haut en bas, de gauche à droite, se faufiler dans les couloirs et guigner dans les diverses salles du bâtiment. Même l’ascenseur aura droit à son installation. Le but: faire glisser les arts vivants dans tous les interstices disponibles de manière à faire de Gogogo une performance géante et totale: «L’art vivant contemporain a tendance à casser le quatrième mur mais le terme même de «contemporain» prend ici un sens supplémentaire. Il implique le fait qu’artistes et spectateurs sont tous en même temps dans le même espace, respirant le même air, traversés par les mêmes thématiques», précisent Barbara Giongo et Nataly Sugnaux Hernandez, codirectrices du Grütli et co-organisatrices de l’événement.

«Faire fi des étiquettes»

D’emblée annoncé comme «un festival qui n’en est pas un», Gogogo joue la carte protéiforme en proposant d’aller «au-delà du genre». Barbara Giongo et Nataly Sugnaux Hernandez réfutent l’idée d’une thématique spécifique traversant la programmation mais voient plutôt l’événement comme «une photographie de notre temps» ou «une carte blanche interrogeant le monde en le passant à la moulinette de la scène». De nombreuses performances abordent l’identité queer de façons diverses. Il sera notamment possible de partir à la rencontre de Béatrix et de Milla Pluton, «gouine des champs» animant une radio pirate depuis une brouette. L’occasion de mettre en lumière de façon légère et humoristique le vécu d’une identité queer à la campagne: «Il y a très peu de représentations queer en milieu rural. Cette performance me permet de montrer qu’il est possible de questionner son identité ailleurs qu’en ville. Sans oublier que la campagne, malgré les mentalités parfois figées, est remplie d’êtres fluides comme les escargots ou les vers de terre», s’amuse Alice Oechslin, créatrice de Milla Pluton.

Alors que beaucoup de propositions se jouent en solo ou en duo, une performance risque de détonner à Gogogo. La Compagnie Folle de Parole se mue en véritable horde, rôdant dans les couloirs du Grütli, entre implosion et explosion pour faire voler en éclats les représentations du genre. Des infiltrations performatives dans des espaces extra-scéniques, pour être précis: «Il y a une force, un désir de vivre qui anime ce projet. Il est comme un cours d’eau, quel que soit l’obstacle, il va le contourner», annonce Isabelle Chladek, directrice artistique de la compagnie. En interaction avec le public, partout et tout le temps, comme pour symboliser l’ubiquité des questionnements de genre qui traversent actuellement la société de part en part. Une proposition qui s’annonce festive sans être dénonciatrice, menée par un groupe d’où émergent de multiples singularités, sorte de meute animale sans la hiérarchie du chef.

Eclectisme ébouriffant

Impossible de mentionner tous les temps forts proposés par Gogogo et sa programmation «boulimique». A noter néanmoins la venue de l’artiste Lucile Saada Choquet et sa performance Jusque dans nos lits. Un projet qui tend à visibiliser la parole des personnes racisées, trop souvent tue ou ignorée. Performeuse féministe décoloniale, comme elle se décrit, Lucile Saada Choquet invite dans l’intimité de ses draps les personnes perçues comme noires, arabes, berbères, asiatiques, latinas ou métisses: «J’appréhende l’objet lit comme un terrain de jeu, mais c’est aussi un lieu-refuge, un espace qui – a priori – appartient à la sphère de l’intime et du privé, or les discriminations s’invitent jusque dans nos lits. On n’y est jamais vraiment seul·e. Avec ces rencontres, je propose de se réapproprier le lit et d’en faire un espace à soi pour qu’il devienne une chambre à nous, un lieu de réparations et de reconnaissance de nos dignités.» Un éloge du soin, de l’écoute et de la non-productivité, où «aucun mot ne sert à rien», le tout à entrevoir dans un jeu d’opacité à travers des rideaux semi-transparents. Un dispositif en mixité choisie qui se veut à la fois radicalement politique et profondément joyeux et libérateur.

Gogogo offre donc aux spectateurs une programmation éclectique inondée d’un torrent de questionnements sur le féminisme, les minorités, le genre ou les pratiques scéniques. Avec de la danse, du théâtre, des performances, Barbara Giongo et Nataly Sugnaux Hernandez espèrent «ébouriffer» leur public grâce à un festival «aux couleurs arc-en-ciel». Evidemment.


Gogogo, Théâtre du Grütli, Genève, du 13 au 15 janvier.