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Gogol et Big Data, le marché des données personnelles sur Internet

Il suffit d’un algorithme et les traces de nos navigations en ligne se changent en marchandises monnayables. Que reste-t-il de nous-mêmes au bout de cette transformation? Il y a trois siècles, l’écrivain russe imaginait déjà un trafic d’âmes mortes

Petit à petit, la manière dont nous nous percevons, nos identités elles-mêmes sont-elles en train de se modifier imperceptiblement, sous les coups redoublés des nouvelles technologies et du marketing? Une étape a peut-être été franchie avec le marché des données personnelles disponibles sur Internet. Ouvert depuis quelques années, il a transformé «Big Data» – le flux inflationnaire de l’information – en une véritable aubaine.

La presse s’en est amplement fait l’écho ces derniers temps. Il suffit de quelques informations laissées çà et là, d’algorithmes efficaces, d’un logiciel, et l’affaire est faite. Les traces de nos navigations en ligne se changent aussitôt en marchandises monnayables, que vendeurs et revendeurs se chargent de fournir aux entreprises intéressées par nos profils de potentiels acheteurs. Ils en tireront des publicités personnalisées qui se retrouveront comme par enchantement sur nos écrans. A notre insu et dans une parfaite légalité – ou derrière un flou juridique, si l’on préfère.

Difficile de ne pas être troublé devant les quelques bribes d’informations anonymes auxquelles nous nous voyons réduits: goûts, achats, habitudes, sexe, âge. Bref, un portrait-robot qui n’a nul besoin qu’on lui ajoute un nom pour lui insuffler de l’âme. Tout cela ne vaut pas grand-chose à première vue (environ deux francs pour un millier de profils). Mais la constitution de gigantesques banques de données numériques peut tabler sur quelques milliards de profit. Que reste-t-il de nous-mêmes au bout de cette transformation?

Il y aura bientôt trois siècles, Gogol a consacré un roman aux «âmes mortes» des serfs de Russie: un escroc les rachète patiemment pour une bagatelle, dans l’espoir de se bâtir une fortune sur leur valeur foncière, que la bureaucratie tarde à effacer des recensements officiels. Matière sociale et spirituelle qui apparut comme une Apocalypse, suscitant autant d’indignation que d’enthousiasme auprès des lecteurs. Au point que Gogol voulut rectifier l’impression laissée par son œuvre en écrivant une suite qui offrît une rédemption morale à son héros et à ses personnages caricaturaux, à la Russie, à lui-même enfin. Comment abandonner son époque en face de cet insupportable portrait?

Résistance de la réalité ou de la littérature, il n’achèvera pas la seconde partie du roman et brûlera l’essentiel de ce qu’il avait rédigé. Rassurons-nous, nous sommes quant à nous bien vivants, malgré notre début de dématérialisation. Mais dans ce genre d’affaires, les distinctions ordinaires ont-elles encore tout à fait cours? Les «âmes mortes» de Gogol sont toujours en vie dans les registres de l’administration, et leur rachat donne comme un avant-goût de vie éternelle. Quant aux personnages en chair et en os du roman, ils sont décrits comme des corps en déshérence.

Si le trafic de nos profils ne nous touche pas directement, il nous vide doucement de notre substance en nous faisant basculer un peu plus dans le virtuel, sans que nous puissions encore en mesurer les conséquences. Processus sans heurt, qui ne dérange personne, mais qui est lourd de sous-entendus. Pour autant, nous n’avons pas besoin d’un Gogol pour les écrire, ni des scrupules bien-pensants de son double repenti. En matière de dépersonnalisation, le problème pourrait finalement se régler de lui-même: il suffirait que les intéressés remettent la main sur leurs données éparpillées pour les vendre directement aux entreprises, comme l’imagine l’écrivain cyberpunk Bruce Sterling (La Repubblica, 14 juin 2013). Seule façon d’exercer un faible contrôle sur les informations mises en circulation et de recouvrer un peu de liberté. Nous serions bien, cette fois, entre la vie et la mort.

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Gogol

Les Ames mortes

«Eh bien cédez-les-moi […]. – Qui donc, mon bon monsieur? – Eh! mais, tous ces morts. – Comment cela? – Comme ça… Ou, si vous préférez, vendez-les-moi. Je vous les payerai. […] – Mais qu’en feras-tu? dit la vieille, les yeux écarquillés. – Ceci me regarde. – Mais elles sont mortes! – Et qui prétend le contraire? […] – Je ne sais que vous dire, proféra la vieille après un silence. Je n’ai encore jamais vendu d’âmes mortes. – Parbleu! Ce serait un vrai miracle si vous en aviez vendu. Croyez-vous donc qu’on en puisse tirer parti? – Ma foi non! Quel parti en pourrait-on tirer? Ce qui m’embarrasse, c’est qu’elles sont mortes» (Trad. H. Mongault, Gallimard, 1925)
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