Comment résister à Nicolaï Gogol, ce jeune homme perçant qui soigne sa mélancolie en démasquant ses contemporains? Comment ne pas se laisser entraîner par son traîneau débonnaire dans la grande Russie secouée des années 1840? L’auteur du Revizor voit tout et n’est dupe de rien. Ses Ames mortes fessent ainsi les notables de province, les propriétaires grippe-sous, les maroufles à col de zibeline. C’est ce roman à tiroirs caustiques que le metteur en scène Frédéric Polier transpose au Théâtre du Grütli à Genève. Le patron de la maison a la passion des équipées théâtrales. Mais celle-ci n’est pas la plus inspirée.

La magouille du siècle

Pourquoi ces Ames mortes ne décollent-elles pas? Le dispositif est pourtant efficace. Une conteuse, grimée en homme, fine moustache, lâche la bride à la fantaisie. Son histoire sort d’une malle, elle se déploie à présent sous vos yeux. Sur scène, Tchitchikov (Julien Tsongas), redingote pourpre,  yeux de braise à la Méphistophélès, déboule dans un pousse-pousse, tiré par son valet. Ce héros pathétique poursuit un dessein désarçonnant. Voyez comme il débarque dans une ville où tout sent le carton pâte. Il toise un général, flatte une duègne, pince un marchand, flaire le gibier surtout. Sa chasse? Des âmes mortes, mais oui, c’est-à-dire des noms de serfs défunts pas encore déclarés à l’administration.

Vous n’y comprenez rien? Vous n’êtes donc pas gogolien. L’idée, c’est de se constituer un stock de sujets - officiellement vivants - et d’en tirer ensuite avantage. On ne prête qu’aux riches. Si la farce ne prend pas, c’est que les saynètes, qui sont autant de vignettes, languissent. Ce qui est piquant à la lecture, irrésistible souvent, paraît pataud sur scène. Le dramaturge Lionel Chiuch, qui adapte l’oeuvre, a du doigté pourtant. Mais il fait un usage trop économe des ciseaux.

Bourrasque techno sur le parquet des faux-culs

Résultat? On admire l’énergie d’acteurs qui changent de toques comme de peau - Jean-Paul Favre excelle en marchand adipeux et en matrone d’auberge. Mais on déplore le caractère théâtralement attendu de cette galerie de portraits. Folklore, va! Le roman picaresque est un piège, il demande beaucoup d’inspiration pour échapper à l’imagerie. Symptôme? La deuxième partie du spectacle, celle où ce gredin de Tchitchikov tente de faire valoir son magot, est plus enlevée. La bonne société le croit très riche. Des demoiselles échancrées tournent autour de lui comme des abeilles.

Dans la mise en scène de Frédéric Polier, ce bal est une fête techno. Gogol retrouve alors du poil de la bête. Il faut dire que dans le rôle de Tchitchikov, Julien Tsongas est magnifique de vivacité joueuse. Il porte ces Ames mortes sur ces épaules fluettes d’escrimeur. Son fleuret est gogolien: il virevolte et griffe. Le diable est un farceur.


Les Aventures de Tchitchikov ou Les Ames mortes, Genève, le Théâtre du Grütli, jusqu'au 29 janvier; rens. http://www.grutli.ch/