Voici deux livres qui éclairent de leurs feux croisés la personnalité de Witold Gombrowicz, Grand Egotiste polonais, génial saltimbanque hédoniste, citoyen de la littérature de la vieille Europe, dont l’art est de toujours divertir son lecteur – on oserait même dire: de le rendre heureux. Comme dans tout ce qu’il écrit, ce baladin du Moi se raconte en détail, dans tous les soubresauts de son intimité et de sa fantaisie. Parler d’un livre de Gombrowicz revient à parler de Gombrowicz l’homme – devenu écrivain universel –, dont la présence, toujours merveilleusement envahissante, se projette sur la page. L’aventure de la publication en français de Notre drame érotique et de Lettres à ses disciples argentins fait partie du récit gombrowiczien – c’est la magie de l’égotisme.

En 1988, la veuve du légendaire écrivain, Rita Gombrowicz, qui habitait le même immeuble parisien que Manuel Carcassonne, jeune homme passionné de littérature, lui confie les textes épars de Notre drame érotique, parus en 1945 à Buenos Aires, pendant le long exil argentin (1939-1963) de Witold Gombrowicz. Manuel Carcassonne les fait aussitôt publier dans la revue Le Promeneur de Patrick Mauriès, avant qu’ils ne soient repris peu après chez Christian Bourgois dans le volume Varia, aujourd’hui depuis longtemps épuisé.

Le rôle de l’érotisme

Trente ans plus tard, le jeune lecteur devenu éditeur reprend dans un petit volume piquant l’ensemble de ce brillant monologue sur les femmes et sur l’Argentine avec un inédit: Femmes seules qui marchent vite. Comme toujours chez Gombrowicz, c’est la voix, le timbre, l’accent d’histrionique sincérité, si marquant dans son Journal, qui triomphe ici: «Ceux qui ont le mieux compris, en Europe, que l’érotisme joue un rôle encore plus important que l’amour, écrit-il, ce sont les nationalistes. Cela s’explique très simplement: alors que l’amour naît entre une femme et un homme, l’érotisme concerne les relations entre toutes les femmes et tous les hommes. Le sentiment amoureux, incomparablement plus profond, trouve sa réalisation suprême dans la famille; l’érotisme, lui, tel un pont invisible, réunit à chaque instant tous les fils et toutes les filles de la nation et, comme le soleil, constitue une source d’énergie inépuisable.»

Si, dans tout homme, le degré de contradiction est à la mesure de la liberté d’esprit, Gombrowicz, dans tout ce qu’il écrit, se brûle à l’extrême au feu de la contradiction, de la liberté, de l’amour: «L’amour seul peut apporter une solution au conflit entre les sexes; il est donc inutile de trop se soucier des inévitables souffrances de ceux qui n’ont pas su aimer. Et plus ils souffrent, mieux c’est.» De cet enchanteur traité sur le besoin et le bonheur d’aimer (duquel il se garde bien d’exclure la souffrance), le lecteur sort éreinté et joyeux, avec un sentiment de délivrance dans le cœur: «l’impérialisme du moi» de l’auteur éloigne de la mesquinerie et ouvre grandes les portes de la vie.

A 30 ans, Mikaël Gómez Guthart s’ennuyait à Paris et s’enfuit à Buenos Aires, où il découvre dans une librairie d’occasion un recueil de lettres de Witold Gombrowicz adressées à Juan Carlos Gómez. De retour à Paris en 2016, il publie dans la NRF de Michel Crépu un choix de ces lettres. Puis, encouragé par Rita Gombrowicz, il fait un choix parmi des centaines de lettres jusqu’à obtenir ce condensé de littérature qu’est Lettres à ses disciples argentins et que publient les Editions Sillage.

Du trivial au céleste

Les correspondants de Gombrowicz, Alejandro Rússovich, Mariano Betelú, Jorge Di Paola, Juan Carlos Gómez, Miguel Grinberg, Jorge Lavelli, Ernesto Sabato, qui sont de tout jeunes hommes souvent, sont autant de dramatis personæ auxquels il donne la repartie. Chez Gombrowicz, les lettres se fondent dans un immense journal, se lisent comme une pièce de théâtre aux chœurs multiples. On passe du trivial au céleste, du particulier au général, du local à l’universel – toutes les énergies se rejoignent dans l’impétueux torrent narratif, tout est toujours sauvé par la verve du personnel.

A Jorge Di Paola, le 28 juin 1958: «Toutes ces saloperies que tu décris: les chattes, la merde, l’urine, etc., démontrent que tu te trouves en plein dans ton élément… Observe-moi bien et tu verras tout de suite que dans ma personnalité le charme, la clarté, l’élégance et la beauté s’unissent le plus harmonieusement du monde avec la dureté, la virilité et mon côté «lion.»

Prise de calcium, air frais, sieste, thé, café, parties d’échecs, argent, Lolita de 9 ans folle d’amour: autant de rebonds dans sa lettre à Mariano Betelú, à qui il écrit: «Maintenant, à toi, grand dindon, je peux simplement te dire que je suis charmé de ta délicatesse vis-à-vis de ma mémoire sacrée. Alors, comme ça, tu me vénères, tu m’aimes, tu m’admires tellement que tu débites des commérages de bistrot… Grand dindon, tu sais que tu es complètement dingue et que tu es couillon de naissance?»

Frivolité sérieuse

Chez Gombrowicz, l’affection elle-même prend une tournure de manifeste artistique, comme l’atteste ce passage d’une lettre du 31 janvier 1964 à Juan Carlos Gómez: «TEST DU NOUVEAU RUBAN D’IMPRIMANTE QUE J’AI INSTALLÉ AVEC L’AIDE de Kulik Thadeo, un Polonais qui vit à Berlin et écrit assez bien «» «» & & & $ $ $%% = =// / * * * : ? ., L L L.»

De la grande littérature qui se moque du genre et de la hiérarchie, une très sincère insincérité, une très sérieuse frivolité, un art consommé du cabotinage font respirer au lecteur un air de liberté absolue, bien rafraîchissant pour l’esprit: de l’art et de l’emploi intempestifs du je pour embrasser le monde et la vie – terrestre et éternelle.


Witold Gombrowicz
Notre drame érotique
Traduit de l’espagnol par Marie-France Cassel, Marie-Hélène Méjean et Anne Plantagenet
Stock, 112 pages.



Witold Gombrowicz
Lettres à ses disciples argentins
Editées, préfacées et traduites de l’espagnol par Mikaël Gómez Guthart
Sillage, 224 pages.