Naguère, la Compétition du Festival de Locarno rassemblait des premières œuvres. Avec le temps et un changement de statut, elle s’est ouverte aussi aux dernières œuvres, avec succès puisque Jean-Claude Brisseau a remporté le Pardo d’or en 2012 pour La Fille de nulle part, une histoire de fantôme tournée avec trois francs six sous. Cette année, le Concorso accueille un autre revenant, Andrzej Zulawski, 74 ans.

Absent des écrans depuis quinze ans, le cinéaste polonais ne nous manquait guère, compte tenu de l’hystérie rédhibitoire de ses dernières œuvres. Mais, réalisés en France, ses premiers films ont marqué leur époque d’une empreinte indélébile. A commencer par le sombre L’Important c’est d’aimer (1974), qui met en scène un triangle amoureux composé d’une actrice sans succès et contrainte au porno (Romy Schneider), de son compagnon, un clown triste qui finit par se suicider à la naphtaline (Jacques Dutronc) et d’un jeune photographe (Fabio Testi).

En 1981, le cinéaste marie Isabelle Adjani à une créature tentaculaire dans Possession (1981), «film infaisable» et «traumatisme» selon la comédienne, métaphore de la désintégration du couple et de la répression dans le bloc de l’Est. Enfin, inspiré par Dostoïevski, La Femme publique (1984) reste fameux pour avoir généreusement dénudé Valérie Kaprisky.

Agaçant et embrouillé

Ensuite les choses se gâtent en compagnie de Sophie Marceau, la compagne de Zulawski, avec L’Amour braque (1985), ou les déambulations strictement pithiatiques d’une prostituée, d’un comte hongrois (Francis Huster) et d’un braqueur fou (Tcheky Karyo). Mes nuits sont plus belles que vos jours (1989) s’avère pire encore puisqu’il exalte les divagations autour d’un programmateur frappé d’amnésie. Puis la piste de Zulawski se perd avec Boris Godounov, opéra filmé, La Note bleue, consacré à Chopin et Georges Sand, et enfin La Fidélité, de nouveau avec Sophie Marceau.

Cosmos est tiré d’un roman de Witold Gombrowicz. Réputé inadaptable, l’écrivain polonais cherchait un sens dans le chaos de l’existence et le fragilité de l’esprit humain, sujet à la confusion et à la paranoïa. De quoi craindre une nouvelle flambée de n’importe quoitisme convulsif. Mais Zulawski s’est calmé. Son film n’est pas exaspérant, juste agaçant et embrouillé.

Traversant tel Dante une selve obscure, le jeune Witold (Jonathan Genet) trouve un moineau mort, pris dans un collet bleu. Avec Fuchs, un garçon illettré et tiré à quatre épingles, il s’installe dans une pension de famille tenue par Mme Woytis (Sabine Azéma), son mari Léon (Jean-François Balmer), leur fille Lena (Victoria Guerra). C’est la famille Brindezingue.

Tous les personnages du film sont atteints de troubles du comportement et de logopathies diverses. Mme Woytis se tétanise parfois. Witold se met à parler devant le miroir avec la voix de Donald. Fuchs dit tare pour barre, Tolstu pour Tolstoï. Léon est atteint de logorrhée carabinée, avec complications de délire sémantique régressif et de latinisme puéril. Il crie «écochonaillant-tri-ri !», parle de «cartes postales à la pipi-caca-tum», dénonce le «beurk» du monde… Quant à la servante simplette, elle a la lèvre supérieure tordue par une vilaine cicatrice.

«Sartre, un bigleux qui se trompait sur tout»

Au moins ces tarés barrés ne bavent-ils pas comme dans L’Amour braque. Ils vomissent toutefois dans les agaves et il y a une limace dans le beurrier. Il y a aussi une araignée sur la clé, une moisissure en forme de vagin au plafond, un chat pendu, un râteau, un bâton de sourcier, des albums de Blake & Mortimer abandonnés dans la nature, un voisin habillé comme Tintin… Autant de signes de piste incompréhensibles menant à une vérité sans doute insaisissable.

A ces mystères, Zulawski rajoute un adjuvant culturel. Il règle de vieille querelles idéologiques («Sartre, un bigleux qui se trompait sur tout»), salue respectueusement Théorème de Pasolini, «non seulement un chef-d’œuvre du cinéma, mais un chef-d’œuvre moral»), pratique l’autoréférence ironique («L’important, c’est d’aimer… – Quel titre idiot), voire la rime infantile («Shakespeare… tapir»). Parfois grotesque parfois poétique, ce fatras beau comme la main de Mme de Rênal dans la culotte de golf de Tintin, ne ramène guère l’ordre dans le chaos du monde.

Entouré de ses comédiens et de son producteur, Andrzej Zulawski fait une entrée à la polonaise avec une grande bière à la main et prévient d’emblée «Je suis du nord, et ces chaleurs me rendent liquide et stupide». Il prêche le faux. L’auteur de tant de dialogues incohérents a les idées claires sur le cinéma et la littérature: «Comme tous les Polonais, j’ai été élevé avec Gombrowicz - d’autant plus que le régime communiste l’interdisait. Un auteur terriblement important, car il est un des plus grands destructeurs de le littérature qu’on ait jamais connus. D’un livre de destruction, j’ai voulu faire un livre de construction»

L’initiative de ce «film sidérant d’originalité» (Balmer dixit) revient à Paulo Branco – qui naguère à Locarno qualifiait de «fasciste» Vol Spécial de Fernand Melgar. Le producteur portugais a été saisi par l’aspect destructeur du livre. Il a eu «le culot de propose à un grand cinéaste polonais d’adapter un bouquin polonais», rigole-t-il derrière sa moustache. Unis par des liens d’amour et de détestation avoués, les deux hommes ont bouclé l’affaire en trente-six jours de tournage, un «modèle d’efficacité et de liberté». L’action a été déplacée de la Pologne au Portugal. «Comme Ubu roi se déroule en Pologne, parce que c’est nulle part, j’ai tourné au Portugal. C’est-à-dire nulle part», se marre Zulawski.