Tous les matins, Aaronson court trois cents fois autour du rond-point. Puis il se fait écraser par la voiture de M. Ashley, dont le nom, écrit en gras, indique qu’il sera le héros de l’histoire suivante. Dans laquelle il doit livrer un paquet à M. Baumann, au n° 217 d’une rue qui ne compte que des n° 217. M. Baumann lave les ordures, c’est sa manie, puis il les remet dans le circuit de la marchandise. Et ainsi de suite, en déclinant l’alphabet, jusqu’à ce Matteo qui a perdu son emploi. Arrive alors Nedermeyer, dont on ne saura rien, sauf qu’il a vu Aaronson passer sous la voiture de Ashley, à la page 13. La boucle est bouclée? Non, explique Tavares dans une intrigante postface: «Ce n’est pas un cercle parce qu’on n’est pas arrivé au Z», un quasi-cercle plutôt, une spirale, peut-être. En tout cas, «il n’y a pas d’hésitation quant à l’itinéraire du récit car, heureusement, existe l’ordre alphabétique».

Dans l’œuvre du surprenant Portugais, «Matteo a perdu» son emploi est contemporain d’une épopée fabuleuse, un remake des «Lusiadas» de Camões, «Un Voyage en Inde». Cet ouvrage est plus sobre: les courts épisodes s’enchaînent comme dans un jeu de dominos, de manière mathématique, sans affect. Ils alternent avec d’inquiétantes images de mannequins ou de poupées, figures généralement masculines, souvent androgynes. Il n’y a par ailleurs presque aucune femme parmi les personnages, excepté la serviable prostituée, Mme Goldberg.

Génération de résistants

On peut lire «Matteo a perdu son emploi» comme un exercice de style, une danse de la folie et de la raison. Baumann redonne vie aux histoires dont témoignent les objets – une canette vide et cabossée remise au rayon du supermarché, une épluchure recyclée – «comme si le cycle pouvait recommencer de force». Camer pose des questions aussi dérangeantes que celles du questionnaire de Max Frisch, auxquelles on n’a le droit de répondre que par oui ou par non (Boiman répond par un microgramme, il doit connaître Robert Walser, comme l’auteur lui-même qui en a fait le héros d’un autre livre). Cohen est un professeur apprécié que ses tics isolent du monde, n’était l’amitié de Diamond. Ce dernier s’obstine à enseigner – et ses élèves à apprendre – alors que les sacs d’ordures bouchent les fenêtres de la classe. La discipline qu’ils s’imposent en fait une génération de résistants.

Une logique au cœur du chaos

Il y a aussi le scrupuleux Greenfied qui attache les condamnés à la chaise électrique avec le même soin minutieux qu’il mettait à préparer les chimpanzés au laboratoire. Son patron d’alors, le Dr. Helsel, occupe ses loisirs à collectionner des cafards et à les compter. L’ami de Helsel, l’architecte Holzberg, a fait construire un rond-point carré, fatal aux automobilistes, pour démontrer par l’accident la supériorité du cercle. D’une façon ou d’une autre, dans leur logique obstinée, ces personnages cherchent une logique au cœur de l’absurde. «Connaître, c’est cartographier le désordre», dit Tavares. Quant à Kessler et Klein, qui se prétendent derniers représentants de la raison dans un monde de fous, l’un finit noyé par l’autre, et Klein, le survivant du «canot de la raison», quand il touche terre, se voit interné dans l’asile du Dr. Koen. Enfin, Matteo, que rien ne relie aux précédents, finit par retrouver un travail auprès d’une femme sans bras, occupé à pallier le handicap de son employeuse.

Ordre alphabétique

Dans la postface, Tavares livre une lecture fouillée de ce qui précède. Pense-t-il plus prudent de guider le lecteur dans le labyrinthe de son projet? Se place-t-il au contraire lui-même comme lecteur, livrant une interprétation de son texte, une possibilité parmi d’autres? Il donne en tout cas quelques clefs. Ainsi, les noms des personnages ont une consonance juive: il les a pris dans un travail du photographe Daniel Blaufuks, fils d’émigrés allemands, qui a travaillé sur la mémoire de la Shoah. Parlant de l’ordre alphabétique qui préside à son ouvrage, Tavares signale que celui-ci peut prendre «une dimension décisive et tragique, comme pour le choix des juifs acheminés depuis un ghetto vers un camp d’extermination». Avec son intelligence aiguë, son ironie glacée et son armure de références (Musil, Gombrowicz, Jünger, Agamben…), Tavares ne laisse jamais oublier qu’il avance sur un terrain miné où folie et rationalité, ordre et désordre livrent un combat sans issue.


Gonçalo M. Tavares, Matteo a perdu son emploi, traduit du portugais par Dominique Nédellec, Viviane Hamy, 200 p.