Maison après maison,

Gonçalo Tavares résiste

Le Portugais compare son œuvre au «village d’Astérix: un lieu où l’on tente de résister à l’entrée de la barbarie». Trois livres permettent d’entrer dans son univers

Genre: Romans
Qui ? Gonçalo Tavares
Titre: Un Homme: Klaus Klump &La Machine de Joseph Walser
Titre: Monsieur Swedenborg et les investigations géométriques
Trad. du portugaispar Dominique Nedellec
Chez qui ? Viviane Hamy, 242 p. et 126 p.

Professeur d’épistémologie, Gonçalo Tavares a l’esprit de système. Il construit son œuvre par cycles et par ensembles. Ainsi, il édifie, maison par maison, son «quartier» (O Bairro), dont il dit qu’il est «comme le village d’Astérix: un lieu où l’on tente de résister à l’entrée de la barbarie». Les habitants du bairro portent les noms de créateurs qui lui sont chers. Le livre de monsieur Swedenborg est le sixième à être traduit, après ceux de monsieur Valéry, monsieur Calvino, monsieur Kraus, monsieur Brecht et monsieur Walser (en portugais, il y en a dix, mais il y a encore de la place au village). Seul monsieur Walser vit à l’écart, dans la forêt. Les autres voisinent étroitement sur les dessins de Rachel Caiano. Monsieur Swedenborg, comme son modèle, le philosophe et scientifique suédois du XVIIIe siècle, se livre à des «investigations géométriques» et astronomiques. Il assiste scrupuleusement aux conférences que donnent les autres, monsieur Brecht, monsieur Eliot. Il y croise les habitués: monsieur Calvino, monsieur Borges et même monsieur Warhol. Mais il n’a pas la tête à ça, monsieur Swedenborg: il réfléchit en formes et réduit le désir, la peur, l’amour, l’autre, la mort, bref: la réalité, à des figures – carré, triangle, diagonale… C’est élégant, intrigant, drôle et ça donne à penser.

Une autre entreprise, plus volumineuse, extrêmement ambitieuse, est celle du Royaume. Une tétralogie dont les éléments nous parviennent dans le désordre chronologique, ce qui est dommage car il semble y avoir une progression dans l’ensemble. Un Homme: Klaus Klump & La Machine de Joseph Walser réunit les deux premiers volumes du Royaume, parus à Lisbonne en 2003 et 2004, avant Jérusalem et le sidérant Apprendre à prier à l’ère de la technique (2007). Maintenant que l’ensemble du Royaume est disponible, on peut prendre la mesure de ce parcours du mal. Dès la première page de Un Homme: Klaus Klump, le tableau clinique est sans appel: on est en guerre. «Le pays est inachevé comme une sculpture: regarde sa géographie: il lui manque du terrain, sculpture inachevée: envahis le pays voisin pour terminer la sculpture, guerrier-sculpteur.» Les soldats sont dans la ville. Une situation qui a ses avantages: si l’ennemi est dans nos rues, «nous avons ainsi l’assurance de ne pas nous faire bombarder». Dès le début, Tavares a donc trouvé ce ton distancié, sans affect, qu’il poussera à l’extrême dans Apprendre à prier

Klaus Klump est éditeur de livres pervers. Son amante, Johana, a une mère folle, qui se mutile et aime interférer dans le fonctionnement des machines. Mais le monde tout entier «a une lame», et il faut faire attention à garder l’intégrité de ses membres. Klump est né du côté des riches, il était en rupture avec sa famille. Il crève l’œil de son père, dans un geste mythologique. Résister est une option, Klaus Klump la prend mais méprise ses compagnons de lutte. La musique militaire a remplacé les autres sons, c’est une sorte de peste, «une maladie qui arrive par les airs». Un cheval mort se décompose au milieu de la ville. Les enfants qui ne meurent pas deviennent soldats à leur tour. Les fourmis brûlées et les cadavres humains témoignent de la même folie froide. La paix ne vaut guère mieux: «La démocratie s’installe dans le pays comme du caoutchouc qui fond lentement jusqu’à se répandre sur la totalité de la surface d’une pièce. Mais la démocratie c’est l’installation de la lâcheté généralisée, ce système ne part jamais d’une volonté forte, d’une intention originale; au contraire, c’est la fusion d’une matière.» Les personnages ressemblent à des cibles de tir en tôle. Tavares relate les exactions sur ce ton de constat qui lui est propre, par phrases sèches, disjointes, souvent énigmatiques.

Klump et Joseph Walser vivent dans la même ville mais pas au même niveau. Walser est un ouvrier qui aime sa machine, mais il n’est pas payé de retour. Elle profitera d’un instant d’inattention pour lui prendre un doigt, celui qui sert à appuyer sur la gâchette. Ce sera sa condamnation. Si Klump vient des riches et des puissants, et y retourne, lui est une victime désignée. «Il aurait bien voulu dire sa prière, mais seule sa table de multiplication lui venait à l’esprit», dit Andersen, cité en exergue. Selon son contremaître, Walser porte des souliers «irresponsables». Il joue aux dés, collectionne des objets métalliques inutiles. C’est sa part de folie dans une vie menée par la raison et par une ambition modeste: être un témoin, pas un acteur.

On a comparé Tavares à Kafka, peut-être à cause du caractère inéluctable de la malédiction, et de l’atmosphère Mitteleuropa du décor. Mais le Portugais, né en 1970, a un univers bien à lui, même s’il écrit «en compagnie» de toute la littérature mondiale. C’est dans l’épopée qu’il donne toute sa mesure, dans le somptueux Voyage en Inde, remake contemporain, en vers libres, des Lusiades de son compatriote Camõens.

,

Gonçalo Tavares

«La Machine de Joseph Walser»

«Etre heureux ne dépend plus de choses qu’ordinairement nous associons au mot esprit. Le bonheur dépend de matières concrètes. Le bonheur humain est un mécanisme.»