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Goncourt, Renaudot, Femina, Médicis: quel est le profil d’un lauréat de prix littéraire?

L’Académie Goncourt décernera ce jeudi son prix. «Le Temps» a exploré le palmarès de quatre grands prix: Goncourt, Renaudot, Femina et Médicis. Résultat: le lauréat type est un homme de 42 ans édité par Gallimard

Alors que l'Académie Goncourt remet son prestigieux prix ce lundi, nous republions notre enquête pour mieux connaître le profil type de quatre grands prix littéraires.

Un suspense savamment entretenu et un lauréat emporté par une vague de journalistes. Le Prix Goncourt est l’événement de la rentrée littéraire. Les jurés de la célèbre académie vont déjeuner ce jeudi Chez Drouant, un restaurant au cœur de Paris, avant d’annoncer le nom du lauréat devant une nuée de caméras et de micros. Mais que faut-il faire pour intégrer ce cercle restreint d’auteurs couronnés?

«Le Temps» a exploré le palmarès des quatre grands prix littéraires d’automne depuis leur création: Goncourt, Renaudot, Femina et Médicis. Bien sûr, cet échantillon ne reflète pas la richesse et la variété des récompenses. Il existe plus de 2000 prix littéraires rien qu’en France. Mais les prix les plus attendus disent quelque chose de la littérature instituée, légitimée et de la bataille entre éditeurs qui fait rage en coulisses. Voici le portrait-robot des grands prix littéraires.

Le lauréat type est un homme

Le nom du futur lauréat d’un prix littéraire fait toujours l’objet de chuchotements et de rumeurs. Mais, à la fin, c’est souvent un homme qui l’emporte. Depuis 1903, seulement 9,7% de femmes ont obtenu le prestigieux Prix Goncourt. Le palmarès n’est guère plus équilibré pour les Prix Renaudot (15,6%) et Médicis (21,7%). Seul le Femina s’en sort mieux, avec 39,4% d’auteures couronnées.

Le jury de ce dernier est exclusivement composé de femmes depuis sa création en 1904. Cette année-là, les gazettes se demandent pourquoi les femmes sont absentes du jury et des auteurs consacrés par le Goncourt. Le Prix Femina souhaite leur offrir cette reconnaissance symbolique. «Le franchissement du seuil minimal de notoriété et, plus encore, le passage à la postérité littéraire sont pour elles beaucoup plus délicats», note Sylvie Lucas dans «La littérature à quel(s) prix?».

L’expérience comme atout maître

L’expérience est aussi un atout pour les écrivains qui rêvent de prix littéraire. Age moyen des lauréats: 42 ans. C’est l’âge auquel Romain Gary a obtenu le Goncourt pour son livre «Les Racines du ciel», en 1956. Un ouvrage édité par Gallimard. En somme, le profil type du lauréat d’un prix littéraire. Dix-neuf ans plus tard, le romancier remporte un deuxième Goncourt – à la barbe de l’Académie – sous le mystérieux nom d’Emile Ajar. L’affaire fait grand bruit dans le petit monde de la littérature. Mais, cela «témoigne finalement d’une certaine continuité dans le goût et le jugement» des jurés, estime Pierre Assouline dans son livre «Du côté de chez Drouant».

Sur les quatre grands prix littéraires de l’automne, près de 40% des auteurs récompensés ont entre 40 et 60 ans. Sept auteurs ont même remporté l’un des prix les plus convoités de l’Hexagone après leurs 70 ans, à l’image de Marguerite Duras, Prix Goncourt en 1984, ou Jean-Louis Fournier, Prix Femina en 2008. Le record est détenu par René-Jean Clot, Prix Renaudot en 1987 à l’âge de 74 ans.

Les jeunes plumes ne sont pas pour autant absentes du palmarès. De jeunes écrivains talentueux ont également eu les honneurs des jurys. En 1963, Jean-Marie Gustave Le Clézio obtient le Prix Renaudot à seulement 23 ans pour son premier roman «Le Procès-verbal».

La Suisse bien représentée

En France, la rentrée littéraire est une institution et la remise des prix une coutume. Naturellement, les quatre grandes récompenses isolées par «Le Temps» consacrent majoritairement des auteurs français (à plus de 87%). Quelques étrangers apparaissent tout de même dans le palmarès. Sept prix ont par exemple été attribués à des écrivains belges, comme Jean-Philippe Toussaint qui a obtenu le Prix Médicis en 2005 pour «Fuir».

Ces récompenses majeures ont couronné le génie littéraire suisse à cinq reprises. La Genevoise Maria Le Hardouin est la première écrivaine romande à recevoir le Prix Femina en 1949 pour son livre «La Dame de cœur». Jacques Chessex, alors professeur de littérature au Gymnase de la Cité à Lausanne, reçoit le Goncourt en 1973. Il est le seul Suisse à avoir obtenu ce prestigieux prix. «Pour un Suisse de Suisse romande, c’est peut-être plus important et bouleversant que pour un jeune écrivain français parce que celui-ci se trouve tout naturellement propriétaire d’une immense littérature, alors que nous, nous avons longtemps été isolés», dit-il alors sur France Inter.

La dernière récompense attribuée à un Suisse date de 1980, selon les données recueillies par «Le Temps». Cette année-là, le Prix Médicis revient à Jean-Luc Benoziglio pour son roman «Cabinet-Portrait». D’autres auteurs ont été distingués depuis, dans d’autres catégories. Le 25 octobre dernier, l’auteure franco-suisse Ghislaine Dunant a remporté le Prix Femina de l’essai pour son livre «Charlotte Delbo, La Vie retrouvée».

L’omniprésence du trio «Galligrasseuil»

Le livre n’est pas qu’une œuvre, c’est aussi une marchandise culturelle défendue par des maisons d’édition. Les éditeurs accordent une importance, démesurée diront certains, aux prix littéraires. «La stratégie consiste dès lors à briguer dans le même temps les lauriers de la reconnaissance littéraire et les deniers du succès commercial», estime Sylvie Lucas. La promesse est alléchante: le lauréat du Goncourt est à peu près assuré de vendre son roman entre 100 000 et 500 000 exemplaires.

A ce jeu, Gallimard écrase la concurrence. L’influente maison d’édition a remporté 97 prix littéraires (sur les quatre étudiés par «Le Temps»), sans compter les filiales de l’entreprise telles que Mercure de France (14), POL (9) ou Flammarion (9). Derrière, on retrouve Grasset avec 59 récompenses et Le Seuil avec 41 prix. Le fameux trio «Galligrasseuil».

Cette bataille entre éditeurs offre quelques anecdotes savoureuses. En 1919, le Prix Goncourt est attribué à Marcel Proust pour son roman «A l’ombre des jeunes filles en fleurs», édité par Gallimard. Un prix qu’aurait bien aimé recevoir Roland Dorgelès pour «Les Croix de bois», un roman défendu par Albin Michel. Mauvais joueur, l’éditeur placarde une bande rouge sur l’ouvrage avec écrit en très gros caractères «Prix Goncourt» et, en plus petit, «4 voix sur 10». Gallimard s’agace et Albin Michel est finalement condamné à lui verser 2000 francs français de l’époque de dommages et intérêts.

Un livre de 308 pages, en moyenne

Roman fleuve ou œuvre concise? Les jurés des prix littéraires sont plus facilement séduits par la deuxième proposition. Seulement deux livres de plus de 1000 pages ont été primés depuis dix ans. En 2006, Jonathan Littell publie «Les Bienveillantes», un ouvrage de 1408 pages récompensé par le Prix Goncourt. Sept ans plus tard, le Prix Renaudot est attribué à Yann Moix pour son roman «Naissance». Un ouvrage de 1152 pages et 1,3 kg.

Près de 70% des œuvres consacrées ont entre 200 et 500 pages, avec une moyenne de 308 pages. Les livres plus courts sont quant à eux boudés par les jurys. Seulement 13,9% des ouvrages primés comptent moins de 200 pages. Mais ces indicateurs ont-ils une quelconque influence? Rien n’est moins sûr si l’on en croit le juré Pierre Assouline. «Au vrai, il n’y a pas d’école Goncourt, et c’est heureux. Les éditeurs n’ont pas eu à s’adapter à un improbable «style Drouant» pour la bonne raison qu’il n’y en a jamais eu, malgré les fantasmes de quelques stratèges de la guerre littéraire».

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