Roman

Le Goncourt revient à Nicolas Mathieu pour «Leurs enfants après eux»: notre critique

Nicolas Mathieu, lauréat du Prix Goncourt, raconte son adolescence et celle de ses amis dans «Leurs enfants après eux», qui dit avec tendresse et justesse une France du malheur industriel, du déclassement et des confins

Leurs enfants après eux, le second roman de Nicolas Mathieu (Actes Sud), a remporté le Prix Goncourt. Les académiciens, chargés de décerner le prix littéraire le plus prestigieux de France, ont créé la surprise mercredi chez Drouant. Et pourtant, Leurs enfants après eux est un roman des marges, un roman périphérique qui, loin de Paris, loin des salons et des ors mondains, raconte une France des confins, de l’est, une France de l’«entre-deux» – dit l’auteur, «ni celle des grandes villes ni celle des banlieues» –, une France jadis industrielle et désormais en friche, balafrée par les faillites douloureuses et par les guerres dont on célèbre ces jours le souvenir.

«Le corps insatiable de l’usine avait duré tant qu’il avait pu, à la croisée des chemins, alimenté par des routes et des fatigues, nourri par tout un réseau de conduites qui, une fois déposées et vendues au poids, avaient laissé dans la ville de cruelles saignées. Ces trouées fantomatiques ravivaient les mémoires, comme les ballasts mangés d’herbes, les réclames qui pâlissaient sur les murs, ces panneaux indicateurs grêlés de plombs.» Heillange, la petite cité postindustrielle que décrit Nicolas Mathieu, n’existe pas. Mais elle ressemble à ces bourgades dotées d’un Leclerc, d’un Aldi, de lotissements de villas, d’une ZUP, d’un centre-ville qui gardent quelques traces de la richesse d’avant, à ces petites cités du nord-est qui riment avec «ange», où pointent les «gueulards», ces vestiges des hauts-fourneaux désormais éteints, non loin du riche Luxembourg qui, précieuse «perfusion transfrontalière», aide ces vallées à vivoter.

Fureur de vivre

Mais le déclassement n’empêche pas la fureur de vivre. Et pour Anthony, Steph, Hacine et les autres, cette rage est à la mesure de leur adolescence qui brûle en ces années 1990. Tous veulent une vie intense, amoureuse, puissante, violente aussi peut-être: «Ils vont vite sous le soleil, ils sont jeunes, et mourir n’existe pas.»

Vivre. Aimer. Partir. Vivre ailleurs. A tout prix. «Dans la poitrine de Hacine, un cœur de dix-sept ans était pris dans les barbelés». Tous en rêvent. Nul ne sait vraiment comment y arriver. En quatre tableaux, en quatre chants, Nicolas Mathieu fait flamber puis fracasse les espoirs de ces ados des années 1990. Nirvana, Guns N’ Roses, NTM, la bande-son de ces années-là fournit les titres de chapitres et met le feu au roman, qui se termine pourtant, presque sagement, par I will survive de Gloria Gaynor, qui passe en boucle, en toile de fond de la Coupe du monde de 1998.

Ainsi, après les aspirations aussi puissantes que diffuses des adolescents (Smells Like Teen Spirit, Nirvana), le désir violent qu’inspirent les premiers amours (You Could Be Mine, Guns N’ Roses), la hargne de s’en sortir (La fièvre, NTM), seule la survie, plus ou moins heureuse, reste au programme pour Anthony, Steph et Hacine devenus presque adultes.

Malédiction lente

Par une sorte de loi implacable, les enfants de notables ou les rares qui comprennent que les études sont la seule porte de sortie s’en sortiront à peu près. Et encore pas tous. Pour les fils de chômeurs, d’ouvriers immigrés, pour les déclassés d’office, pas de salut. Le trafic de drogue – «On se sentait à la fois entrepreneur et flibustier, c’était tout de même pas si mal» – ou l’armée – «un autre giron où se cacher» – seront autant de mirages. A la fin, les ados flamboyants, jadis réunis par leur jeunesse, désormais éparpillés par la vie et les échecs, errent, comme des naufragés, dans Heillange, répliquant malgré eux l’existence de leurs parents, ces parents «bien petits, par leur taille, leur situation, leurs espoirs, leurs malheurs même, répandus et conjoncturels», ces parents qu’ils avaient tant voulu dépasser. Ils se retrouvent coincés dans «cette vie qui se tricotait presque malgré eux, jour après jour, dans ce trou perdu qu’ils avaient tous voulu quitter, une existence semblable à celle de leurs pères, une malédiction lente».

Nicolas Mathieu traite ces damnés contemporains avec une tendresse et une attention émouvante. Ces ados-là ne sont pas loin de lui, explique-t-il dans ses interviews. Sans les livres, sans ses études, lui non plus, dit-il, ne serait pas parti de la petite ville du Grand Est où il est né. Et c’est sans doute parce qu’il parle de lui, de sa propre adolescence, et qu’il y trouve, malgré la souffrance, malgré les friches désolées, de quoi aimer, de quoi écrire, de quoi raconter, de quoi nourrir son livre. Il parvient à toucher le lecteur; à rendre attachant – et même parfois beau – ce monde naufragé.


Nicolas Mathieu
«Leurs enfants après eux»
Actes Sud, 432 p.

Publicité