Un homme avance seul dans la rue d'un village écrasé de chaleur: Le Soleil des Scorta de Laurent Gaudé commence comme un western quand ce genre emprunte à la tragédie. Francesco Rosi aurait pu le filmer en un noir et blanc saturé de lumière. C'est un jeune homme de 32 ans qui l'a écrit. Il l'a situé dans le Gargano, cet éperon rocheux à l'est des Pouilles, une terre qui l'a fasciné par sa rudesse calcinée, par ce soleil qu'il a mis dans le titre. Laurent Gaudé, qui écrit aussi pour le théâtre, avait déjà séduit les jeunes lecteurs du Goncourt des lycéens en 2002 avec La Mort du roi Tsongor, une légende teintée d'Afrique, un peu trop emphatique, peut-être. Ici, le romancier échappe totalement à ce défaut de jeunesse. Il est au contraire d'une parfaite sobriété.

Le solitaire marche vers sa mort, mais avant il veut toucher son dû: il vient prendre une femme qu'on lui a refusée et, ensuite, il paiera de sa vie le prix de cette possession. Tout est en place pour que le destin s'accomplisse sur cette terre incendiée, sans tendresse, où la vie des hommes et des bêtes est un combat toujours perdu contre un sol avare et une mer cruelle. La force de ce texte est de jouer sans cesse sur le double registre du tragique et du dérisoire. Celui qui va payer de sa vie un moment de plaisir sauvage se trompe de proie: la femme qui l'attend et lui cède avec fougue n'est pas celle qu'il convoitait – qui est morte – mais sa sœur dont personne n'a voulu. De cette union absurde, qui fait «rire le soleil», naît un enfant. C'est Rocco, le fou, celui qui va engendrer la lignée maudite des Scorta. Paria, puis bandit impitoyable, enfin notable redouté, époux d'une muette, il est aussi le père de trois enfants, des parias qu'il déshéritera, les laissant dans la misère. En contrepartie, il exige de la ville, à qui il offre sa fortune volée, un contrat de funérailles somptueuses pour tous les descendants de sa lignée.

La dure histoire des frères Scorta et de leur seul ami est transmise au curé par une vieille femme au bord du trou noir de l'oubli. C'est Carmela, la seule fille de Rocco. Elle déroule l'aride existence de ses deux frères, de leur seul ami Raffaele: Carmela est le cœur de la fratrie, le moteur de leur survie, la source aussi de leurs ennuis. C'est elle qui décide du voyage en Amérique, elle aussi qui sera la cause de leur rejet, à Ellis Island, après une traversée de cauchemar: les autorités la trouvent malade. C'est elle encore qui reconstruit leur existence après cet exil avorté, lourd secret bien gardé. Elle enfin qui réussit, à force de sacrifices et de petites corruptions, l'acquisition d'un bureau de tabac, sa fierté et son malheur. Plus tard, il y aura aussi, pour les hommes, la contrebande de cigarettes et le trafic plus lucratif de réfugiés albanais.

L'histoire des Scorta, fondée sur une erreur, se déroule ainsi de projets avortés en échecs. Parfois, la folie les prend comme une tarentelle sauvage qui fait vibrer les corps et exorcise les démons. Mais la vie est affrontée avec une telle rage, une si grande détermination qu'ils se souviendront de ces combats comme des plus beaux instants de leur vie. Ils ont «un appétit de lion» qu'ils assouviront à une seule occasion, une grande fête offerte par Raffaele, l'amoureux de Carmela, que son adoption par le clan a privé d'une union devenue incestueuse.

Sur une plateforme au-dessus de la mer, tous les Scorta, femmes, enfants, hommes, vont boire et manger, et même parler, ces taiseux, dans une immense dépense joyeuse. Après quoi, tout pourra aller à sa perte: le travail de toutes leurs vies partir en flammes, un crime hanter Raffaele, le sol trembler et engloutir la mère, ils auront eu ce moment de plénitude à goûter le vin et l'huile arrachés aux pierres, à dévorer les poissons dérobés à la mer sauvage. Ce jour-là qui rachète tous les autres, ils ne sont plus des pauvres ni des parias mais des seigneurs dans leur dignité. C'est cette rage qui fait du Soleil des Scorta un beau livre, simple et archaïque, que les Goncourt ont bien fait de choisir: il touche à des sentiments élémentaires avec sobriété et sans sentimentalité. Et, en plus, ce Prix récompense le travail d'une des rares maisons indépendantes, Actes Sud, qui semblait oubliée à jamais de la stratégie des prix.