Insultes, blasphèmes, jurons: chaque semaine de l'été, «Le Temps» repart à la découverte de ces mots qui réjouissent tout autant qu’ils blessent.

Episodes précédents:

Une part non négligeable des idées développées dans cette série d’articles provient du podcast Parler comme jamais, porté par Laélia Véron et Maria Candea. Dans un des épisodes, consacré aux insultes, les deux linguistes revenaient sur le fait qu’une bonne proportion des mots injurieux sont construits sur des consonnes occlusives (on les appelle aussi «explosives»): [p], [t], [k], [b], [d], [g]. Et en effet: bâtard, casse-couille, glandeur, pignouf… Ils sont légion.

Les insultes sont des mots qui blessent. Mais y a-t-il des sons qui blessent, et qui seraient comme les briques nécessaires des injures? Cela est l’affaire d’une sous-section des sciences du langage, qu’on appelle la phonosémantique, et dont le but est de juger de l’effet de ce qu’on appelle le symbolisme phonétique: les sons transmettent-ils des sensations? Peut-il y avoir un lien direct entre le son et le sens? Cela semble se vérifier assez naturellement pour les onomatopées (ouaf, meuh); et on imagine aisément, en fonction des parties de l’appareil phonatoire qu’ils mettent en mouvement, que certains sons nous paraissent plus rugueux que d’autres (Chuchichäschtli).

L’effet bouba-kiki

On peut voir le problème plus largement. Connaissez-vous l’effet bouba-kiki? Identifié par le psychologue Wolfgang Köhler en 1929, il indique qu’il existe une corrélation entre la forme d’un objet et la sonorité du nom qu’on lui donne: l’expérience montre en effet qu’un sujet lambda, s’il a le choix entre bouba et kiki pour baptiser un objet arrondi, sélectionnera le premier – et vice-versa pour une forme hérissée d’angles aigus. On dira qu’il s’agit là d’une forme de synesthésie basale, accessible à tous: il y a des sons qui nous flattent, et d’autres qui nous boxent.

On peut donc retourner la proposition de départ: les insultes ne sont pas forcément construites à partir de consonnes explosives (on peut très bien se faire traiter de salaud ou de fumier). Mais ces sons ont bel et bien une fonction: ce sont les shrapnels de l’insulte qui nous éclate à la figure.