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Gonzales au piano. Sans rire

Fini les parodies de maîtres académiques. Avec «Solo Piano», l'ancien amuseur hip-hop berlinois donne libre cours à son jeu de piano romantique et ciselé.

Contemporain. Gonzales. Solo Piano (No Format/Universal)

Rire sur le pianiste? Vous n'y songez plus. En froid avec la gaudriole, Gonzales ne se met plus au clavier pour parodier ses modèles académiques. Adieu Tchaïkovski ravalé funky, et bien le bonjour à Satie. Relogé au cœur du Paris des poètes, le Canadien volant ne s'exprime désormais plus que par gymnopédies suggestives, peuplant ses nouvelles pièces froides d'airs désuets et de ritournelles pittoresques. Loin de tout micro, à l'exception de celui qui saisit, uniforme, la sonorité voilée de ce piano cagneux, l'histrion débridé du hip-hop contemporain se fait ici charmeur d'ivoire et d'ébène.

Avec Solo Piano, disque instrumental aux miniatures enjôleuses, l'amuseur harassé tient la promesse faite à ses fans lors de ses flamboyants adieux au music-hall. Drapé dans une robe de chambre amarante, entouré en son dernier repas pop de ses amis Peaches, Feist ou Mocky, cet incorrigible pensionnaire de la comédie franglaise se déclarait alors en «préretraite». Manière théâtrale de tirer un trait sur Chilly Gonzales, son double à l'ego colossal, pour embrasser le destin plus modeste de Salieri, rival légendaire de Mozart qu'il cite ordinairement en modèle.

Car son plan d'épargne retraite, Gonzales l'a voulu stylé. Et plutôt que de se cantonner dans le rôle ingrat d'homme de l'ombre que la francophonie chérit (de Charles Aznavour à Katerine), ce touche-à-tout brillant relance ici sa carrière en coulisses. Délaissant les tentations commerciales de ses 20 ans (sous le nom de Son), faisant taire provisoirement la verve salace et ludique de ses premiers albums (Gonzales über Alles, The Entertainist), l'homme par qui l'underground berlinois s'est infiltré jusqu'aux plus hauts échelons de la pyramide musicale repart à zéro.

Cinquante-deux blanches et trente-six noires sous les doigts, la tête emplie de couleurs musicales impérieuses, Gonzales laisse à ses nouveaux jeux de mains le soin de faire du vilain. Dans le livret illustré accompagnant le disque, l'illustrateur Ninja Pleasure imagine ainsi, à la suggestion du pianiste, une série d'ombres chinoises muant les mains du mime en chat perché, cygne impérial ou loup vorace. Ménagerie fantôme que Gonzales décrit comme le produit direct de son jeu de piano: «En contemplant mes mains, j'envisage chaque morceau comme une ombre portée sur un mur.» Théâtre poétique et intime, donc, soierie de bouts de ficelle, le répertoire en noir et blanc de ce Solo Piano décline en «seize thèmes pour accompagnement de main gauche et mélodie de main droite» un savant carnaval de valses oniriques et de menuets chagrins.

Conglomérat leste de formes modestes évoquant tour à tour Erik Satie, Chopin, Federico Mompou, Keith Jarrett ou Yann Tiersen, le solo du Gonzo caresse l'auditeur dans le sens du poil. Tant et si bien qu'à l'image du traitement raffiné qu'il réserva en début d'année au chant vivace de sa complice Feist (sur Let it Die), l'on se prend à regretter un instant ses outrances passées.

Mais une écoute répétée dissipe cette impression de repli confortable, à mesure qu'agissent en profondeur les séductions insidieuses de ce piano virtuose et sensible. Catalogue cultivé de mélodies douces-amères, servi par le toucher félin de son auteur, Solo Piano met fin aux derniers soupçons de facilité entachant encore la réputation de Gonzales. Parfait dans sa douce unité, regorgeant d'idées et de thèmes irrésistibles, ce répertoire solitaire en dit long sur les capacités immenses d'un musicien réputé jusqu'ici pour sa science du pastiche.

A cheval entre la musique classique et le jazz, la pop et l'illustration sonore, Gonzales pioche de toute part la matière étonnamment riche de ses miniatures impressionnistes et ludiques, s'autorisant ce chassé-croisé de techniques que la pratique académique réprouve. Et couronne ainsi, par le biais sans doute le plus austère et le plus ardu, une demi-décennie d'inventions musicales dont les perles, enrobées dans la dérision magistrale de leur auteur, n'avaient pu jusqu'ici faire entendre tout à fait leurs mérites singuliers.

De quoi offrir à la nouvelle enseigne No Format, excroissance osée d'Universal Jazz France, une visibilité enviable. Vouée à la réunion des univers musicaux les plus disparates, de John Greaves à Richard Bona, en passant par l'électronique de Nicolas Repac, cette série à découvrir ne pouvait qu'accueillir en son sein l'éclectique Gonzales, roi des travestissements.

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