Si vous n'avez pas tout compris de la guerre en Bosnie, il faut prendre ce livre. Vous ne saurez toujours pas tout, mais c'est un pas vers la réalité. Avec Joe Sacco, la guerre devient palpable: visible, sentie, entendue. Et ce n'est pas tout à fait ce qu'on attendait.

Joe Sacco n'est pas un journaliste comme les autres. Il n'écrit pas des articles, ne prend pas de photos, ne filme pas. Il dessine. Il va dans la guerre avec ses crayons et ses blocs, et raconte en cases et en bulles les batailles, les peurs, les effondrements et les sursauts. Il avait consacré ainsi deux volumes à la Palestine (Ed. Vertige Graphic). A la fin de 1995, il est parti en Bosnie et il en a ramené, après une lente élaboration, un gros volume de 230 pages publié d'abord en anglais (Fantagraphics Books), puisque Sacco est Américain, et qui paraît en français (chez Rackham), en plusieurs volumes.

Joe Sacco est arrivé en automne 1995 à Sarajevo. La fin des tueries semblait possible: les adversaires croates, serbes et musulmans négociaient un compromis sur la base américaine de Dayton. Dans la capitale bosniaque, après la prise sanglante par les Serbes de la zone soi-disant protégée par l'ONU de Srebrenica, tous les correspondants – les «hacks», disait-on – parlaient comme d'un enfer de Gorazde, dernière enclave bosniaque dans l'est, encerclée par les troupes du général Ratko Mladic. Sacco y est allé, est revenu, y est retourné, devenant un personnage dans la ville assiégée, la mémoire des rues dévastées, des nuits abreuvées, et de ceux qui sont devenus ses amis.

Il y a d'abord Edin, enseignant combattant, que sa connaissance de l'anglais rend indispensable aux visiteurs. Ensuite Riki, américanophile naïf chantant le rock, impulsif et courageux. Et puis les filles: prisonnières de la ville, elles attendent, puisqu'elles ne peuvent en sortir, que le monde vienne à Gorazde, leur apporte des jeans de marque, des parfums, du rouge à lèvres, le moyen d'exister. Pour elles, Joe Sacco devient un facteur de luxe.

Car c'est la grande force de son livre: le dessinateur américain est aussi un de ses acteurs. Il est comme le Zelig de Woody Allen, un égaré volontaire dans l'Histoire, qui en révèle le non-sens. Il est là souvent, dans ses dessins, avec son bonnet de laine, ses grosses lunettes, sa sacoche sur le côté. Sa fatigue, ses éclats de rire, son écoute incrédule. Ses amis lui racontent leur guerre, et il leur prête sa plume. L'arrivée de la guerre dans la ville, le départ des Serbes, leur première offensive, la contre-attaque bosniaque, les pillages réciproques, les expéditions nocturnes dans la neige pour ramener du ravitaillement, les récits de massacres, les casques bleus perçus comme des adversaires, la paix enfin.

Joe Sacco, c'est les yeux et les oreilles. Il montre comment on survit dans la guerre. Ce n'est pas toujours triste, mais toujours désolant. Et pour le passé, de 1991 à 1995, quand il n'était pas là, il répète ce qu'on lui dit, avec parfois un peu de distance pour montrer qu'il n'est pas dupe de ce qu'il entend. Ce sont les pages noires, la terreur, les tueries insensées, les abominables Serbes, alcoolisés, veules et répugnants: ce qu'ils étaient pour leurs victimes assiégées.

Mais Sacco ne se contente pas de ce rôle de témoin empathique, essentiel pour son livre. Il y introduit aussi des rappels historiques, des «flashs» d'actualité, des cartes, des reportages (les centrales de fortune sur la Drina) qui font de Gorazde un objet unique, à mettre entre toutes les mains.

Gorazde de Joe Sacco (Rackahm).