Electro/Pop/hip-hop

Gorillaz, le futur des grands primates

Le groupe en cartoon de Damon Albarn éclate les frontières avec un album patchwork

La fiction d’abord, puisque Gorillaz y puise depuis ses origines une sève unique, qui alimente le buzz à chacune de ses apparitions. Le plus grand groupe virtuel de la planète – jouet sorti de l’imagination de Damon Albarn (Blur) et du dessinateur Jamie Hewlett – la décline cette fois-ci dans une sauce écolo-apocalyptique très en phase avec son temps: ce troisième album, nous disent les têtes en cartoon du groupe, a été enregistré sur une île faite d’ordures, située au point Nemo, soit la coordonnée géographique du Pacifique la plus éloignée des côtes continentales. Ici, les quatre personnages de ­Gorillaz (Murdoc, 2D, Russell et Noodle) auraient connu la réduction à une simple entité, celle de Murdoc, désormais seul maître à bord du groupe.

La petite histoire décorative, absolument dispensable, on en conviendra, accompagne une réalité qui, elle, est nettement plus passionnante. Car ce troisième opus de la bande à Albarn est sans doute le plus ambitieux et intriguant des trois parus à ce jour. Un coup d’œil au featuring confirmera la place unique, privilégiée, qu’occupe aujourd’hui Gorillaz dans le paysage. Snoop Dogg, Lou Reed, Barry Gibb, De La Soul, Mark E. Smith (de The Fall), Gruff Rhys (des Super Furry Animals) ou encore Paul Simonon et Mick Jones, anciens des Clash réunis ici pour la première fois après trois décennies d’éloignement: voilà un casting démesuré et disparate qui dit tout de l’adhésion qu’a su créer autour d’elle cette formation imaginaire. Et avec cette liste qui fait autorité, voilà se profiler les lignes artistiques de l’album: c’est une évidence, d’une telle coexistence ne peut surgir qu’un produit musical difficilement identifiable.

Et c’est ce que fait Gorillaz. Son Plastic Beach est avant tout une essoreuse de styles, où la forte coloration hip-hop n’est qu’apparente, aux allures d’une grosse structure en filigrane sur laquelle se greffe une multitude de pièces disparates. Dans ce patchwork vertigineux qui sonne comme une ouverture au monde et au futur, on croise les chinoiseries en cordes et les mélopées des instruments classiques libanais, les accents nettement plus minéraux des laptops et des synthés vintage et les arrangements savants qu’on croirait sortis de la plume de Stravinski.

Bref, Gorillaz semble vouloir citer, appeler à lui les horizons éloignés pour les servir à une sauce qui frôle par endroits l’avant-gardisme («White Flag» et surtout l’énorme «Sweepstakes» avec l’inatteignable Mos Def et le Hypnotic Brass Ensemble). Produit d’une folle densité, Plastic Beach conserve (et c’est son plus grand exploit) cette touche d’insouciance, de «fun», qui nous fait dire que, depuis ses premiers pas, Gorillaz bâtit son présent avec les pièces du futur, sans vouloir que cela se sache. Le groupe continue à être ailleurs, loin devant, sur la flèche du temps des musiques pop.

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