peuples en mouvement (2)

Les Goths, tombeurs de Rome

Les historiens francophones parlent d’invasions barbares, les alémaniques de migrations – Völkerwanderung. L’image de hordes incultes déferlant sur un monde romain jusque-là policé hante notre imaginaire. Mais est-elle bien exacte?

On ne sait pas vraiment comment la bataille a commencé. Il faisait chaud – on était le 9 août 378. Quelque 40 000 soldats romains occupaient une ligne distendue en face des Goths, moins nombreux, retranchés derrière leurs chariots. Les deux armées ­attendaient des renforts. Après avoir marché sur le camp dressé par les barbares devant les murs d’Andrinople (l’actuelle Edirne, en Turquie européenne), l’empereur Valens hésitait à donner l’ordre d’attaquer. Le chef goth, Fritigern, hésitait encore plus: il venait d’envoyer des émissaires tenter une ­ultime négociation.

Les commandants de deux unités d’élite romaines semblent avoir décidé d’ouvrir les hostilités sans attendre l’ordre de l’empereur. La mêlée qui s’ensuit est fatale à l’armée impériale. A la tombée de la nuit, il n’en reste qu’un tiers, en fuite. Trente-cinq généraux ont péri, de même que Valens, dont le corps ne sera jamais retrouvé.

Cette issue est une surprise pour les deux camps. Si les Goths ont démontré depuis des années une respectable capacité de nuisance dans les combats ponctuels suivis de replis et de regroupements, ils ont jusque-là eu le dessous dans les batailles rangées. Ils ne semblent d’ailleurs guère avoir de plan pour la suite des événements: après avoir tenté en vain de prendre Andrinople, ils partent en pillant sur Constantinople, qu’ils échouent aussi à faire tomber. «La Thrace fut ravagée, l’Illyrie fut ravagée, les armées disparurent complètement, comme des ombres», résumera cinq ans plus tard le philosophe romain Thémistius.

Pour les Romains, c’est un échec sans précédent. La vieille élite païenne en fait un argument contre la christianisation amorcée par Constantin cinquante ans plus tôt: seul un abandon divin peut expliquer une telle issue. Parmi les nombreuses dates qui sont évoquées pour baliser la chute de l’Empire romain d’Occident, 378 a de bons arguments pour revendiquer la place «commencement de la fin». En 410, le chef goth Alaric Ier pillera Rome; ses troupes, installées en Aquitaine par l’empereur, y fonderont un royaume qui dominera l’Espagne jusqu’aux conquêtes arabes du VIIe siècle. Les Goths prendront également la ville impériale de Ravenne et domineront l’Italie pendant la première moitié du VIe siècle.

Ce destin a fait d’eux une figure emblématique de la période dite des invasions barbares, que les ­Allemands ont longtemps préféré appeler Völkerwanderung – migrations. Vigueur sauvage opposée à la molle décadence romaine, robustesse guerrière et/ou démocratique: on a beaucoup prêté à ces ancêtres putatifs de la civilisation européenne. Aujourd’hui, cette vision héroïque a du plomb dans l’aile et c’est une autre question qui fait débat: les Goths existent-ils? Ou plus précisément, quelle continuité attribuer aux différents groupes qui, dans l’histoire, ont été nommés de cette façon?

Les vainqueurs d’Andrinople sont en majorité des nouveaux venus dans l’Empire. Ils ont franchi le Danube en 376 avec femmes et enfants, après avoir obtenu l’accord de Valens, qui leur a promis de la nourriture et des terres à cultiver contre un service armé. Maltraités et rançonnés par les fonctionnaires chargés de les accueillir, ils se sont révoltés, entraînant avec eux une troupe composite de mécontents: soldats sans solde, prisonniers évadés, ex-esclaves sans doute eux-mêmes en partie goths.

Fritigern est Tervinge – le groupe le plus souvent cité par les auteurs latins de l’époque lorsqu’ils évoquent les populations qu’on appellera plus tard gothes. Le plus important aussi, qui domine depuis un siècle la rive gauche du Danube, entre Carpates et mer Noire, où il a laissé les restes de gros villages, parfois fortifiés, et de quelques constructions plus ambitieuses sur le modèle romain.

L’archéologie mise à part, la principale source de renseignements sur les Tervinges et leurs voisins du Nord, les Greuthunges, est un historien byzantin du VIe siècle, Jordanès, lui-même d’origine gothe. Des nombreux épisodes glorieux et peu vraisemblables qu’il attribue à ses ancêtres – affrontement avec un pharaon, participation au pillage de Troie… – les historiens ont longtemps retenu pour véridique celui qui les voit migrer à partir du XVe siècle avant notre ère d’une île nommée Scandza, assimilée à la Scandinavie.

Cette vision est aujourd’hui nuancée. On a cessé de se représenter les peuples qu’évoquent les Romains lorsqu’ils nomment les barbares surgis à leurs portes à partir des premiers siècles de ­notre ère comme des groupes ethniques homogènes qui auraient, chacun à son tour, migré du Grand Nord ou des steppes asiatiques pour venir buter sur les frontières de l’Empire.

On a découvert – notamment par l’archéologie – qu’il s’agit le plus souvent d’assemblages composites, à géométrie variable, dont il n’est pas toujours aisé de savoir depuis quand ils se reconnaissent une identité commune. La théorie la plus répandue, celle de l’ethnogénèse, estime que cette identité est fournie par un noyau aristocratique autour duquel viennent s’amalgamer d’autres groupes humains adoptant ses valeurs le temps d’une alliance qui peut s’avérer plus ou moins durable.

Elaborée, justement, autour de l’histoire des Goths, cette théorie leur conserve une origine nordique: le noyau central, dans leur cas, serait venu, sinon de Scandinavie, du moins des bords de la Vistule où ont été trouvés des restes archéologiques qui présentent certaines similitudes avec ceux exhumés dans leur zone de résidence au bord de la mer Noire.

Majoritaire, elle ne fait toutefois pas l’unanimité – et si Tervinges et Greuthunges étaient des constructions purement politiques? – et surtout, elle ne dit pas la part dans les valeurs du groupe à un moment donné des traditions d’origine du noyau central et de celles assimilées en cours de route. Une question qui deviendra particulièrement complexe à partir du moment où les Goths se mettront à vivre à l’intérieur du monde romain.

Comme les autres barbares (lire ci-contre) qui hantent les steppes au-delà des frontières de l’Empire, les Tervinges entretiennent des rapports contradictoires avec ce dernier. Ils commercent avec lui, comme en témoignent les nombreuses monnaies romaines trouvées sur leur territoire, lui vendant sans doute des fourrures et de l’ambre. Ils l’affrontent aussi dans des escarmouches régulières, parfois suscitées par des empereurs soucieux de s’assurer quelque victoire utile sur le plan politique intérieur.

Il faut dire que l’Empire romain du IVe et du Ve siècle est aussi peu romain que les barbares sont exclusivement Goths, Francs ou Vandales. Depuis longtemps, les empereurs ne sont plus Italiens mais originaires des provinces périphériques, Gaule et Balkans notamment. Les barbares, de leur côté, ne sont pas que des ennemis. Ils sont aussi des protégés qu’on joue les uns contre les autres à coups de cadeaux et de prébendes, des soldats qu’on engage contre d’autres barbares ou dans les guerres civiles qui surgissent à presque chaque succession impériale. Et ils peuvent viser haut: Stilicon, le général romain qui affrontera Alaric, a un père vandale; Aetius, fils d’un barbare élevé comme otage à la cour d’Alaric puis à celle de Ruga, roi des Huns, livrera contre ces derniers en 451 la bataille victorieuse des champs Catalauniques, où des troupes gothes combattent des deux côtés de la ligne de front.

C’est l’arrivée des Huns, justement, qui bouleverse en 376 l’équilibre précaire prévalant jusque-là sur la frontière du Danube. Apparus une dizaine d’années plus tôt sur les bords de la mer Noire, les Huns posent les mêmes questions aux historiens quant à leur origine: horde mongole, sans doute, mais en partie seulement. Leurs sépultures contiennent une majorité de crânes non mongoloïdes et on tend aujourd’hui à les considérer comme une fédération nomade constituée par assimilation des vaincus au fil des batailles.

Et les vaincus sont nombreux: excellents cavaliers, les Huns sont redoutables. Ils défont les Greuthunges d’abord, puis les Tervinges qu’ils forcent à se séparer en deux groupes. L’un va, avec le chef historique Athanaric, se réfugier dans les Carpates. L’autre, sans doute plus nombreux, vient frapper aux portes de l’Empire. Il n’est pas le premier: des troupes gothes servent dans l’armée depuis un siècle déjà, des populations gothes ont été installées en Thrace dès la fin du IIIe siècle. Pour tous, directement impliqués ou non, la bataille d’Andrinople inaugure une période d’affrontements, de pillages et de massacres réciproques qui durera quatre ans.

Le successeur de Valens, Théodose, sera le dernier empereur à régner, très temporairement, sur un Empire romain unifié. C’est lui aussi qui fera du christianisme la religion officielle, persécutant les païens ainsi que les tenants de la doctrine homéiste, ou arienne, qui refuse au Christ le statut d’égal du Père reconnu par l’orthodoxie catholique. Condamné en 325 au concile de Nicée, l’arianisme restait très présent dans l’Empire. C’était, notamment, la conviction de Valens – et celle à laquelle avaient adhéré une majorité des Goths christianisés.

Théodose règle, pour quelque temps, le problème goth à partir de 382. Les Tervinges sont autorisés à s’installer dans les Balkans comme fédérés: ils peuvent vivre selon leurs coutumes mais doivent garantir le respect des lois romaines aux autres habitants. Ils reconnaissent l’autorité de l’empereur et lui fournissent des troupes. Ce système, dit du fœdus, a été élaboré pour absorber les populations conquises au temps de l’expansion de l’Empire. Il est remis en vigueur avec les barbares qui désormais forcent régulièrement ses portes.

Alaric est le chef d’une de ces troupes gothes, employée notamment contre l’usurpateur Eugène. Mécontent du traitement, très inférieur à ses ambitions, qui lui est réservé dans la hiérarchie militaire romaine, il entre en révolte, amalgamant, à nouveau, d’autres mécontents en tout genre, parmi lesquels des soldats goths dont les familles ont été massacrées en répression de sa première rébellion. Il met à trois reprises le siège devant Rome, en 408, 409 et 410, avant de piller la Ville éternelle à la fin du mois d’août.

Même si cette dernière n’est plus la capitale de l’Empire depuis un siècle, le choc est à nouveau rude. La date s’inscrit dans les mémoires romaines de façon plus cuisante que ne le fera, une soixantaine d’années plus tard, la querelle dynastique qui verra le dernier empereur romain d’Occident, Romulus Augustule, remplacé par le roi hérule Odoacre.

Alaric mort quelques mois après le sac de Rome, son successeur Athaulf emmène ses troupes en Gaule d’où il s’efforce – en vain – d’imposer son candidat au poste d’empereur d’Occident, Pius Attale, et épouse, à Narbonne, la fille de Théodose, Galla Placidia, qu’il avait prise en otage.

C’est le début d’une normalisation qui verra le général Constance, second époux de Galla Placidia et futur empereur, installer les Goths en Aquitaine dès 418 à condition qu’ils l’aident à lutter contre les Vandales, qui rançonnent l’Espagne.

Le royaume wisigoth, établi d’abord à Toulouse, puis à partir du VIe siècle à Tolède, affirmera une autonomie croissante au sein de l’Empire finissant avant d’en devenir un Etat successeur brillant qui rayonnera un siècle avant de tomber aux mains des Maures en 711 selon un scénario que ses dirigeants auraient pourtant dû connaître: querelles dynastiques, affaiblissement du pouvoir, désordres, appel à des forces extérieures qui restent, au bout du compte, maîtresses du jeu…

Mais en quoi ce royaume était-il wisigoth? Qu’avait-il de commun avec les Tervinges des années 300? La question est d’autant plus complexe que l’imbrication des coutumes et des influences exclut d’emblée les solutions à l’emporte-pièce. Et on peut la poser, avec des nuances, pour tous les Etats successeurs que des barbares installent alors dans l’Empire romain: celui, notamment, qu’établit le chef ostrogoth Théodoric à Ravenne à partir de 488 ou le royaume plus durable dont le chef franc Clovis, celui-là même qui a délogé les Wisigoths de Toulouse en 507, jette les bases sur le territoire de l’ancienne Gaule.

Les barbares qui donnent leur nom à ces nouveaux Etats ne forment en général qu’une minorité dirigeante – on estime, par exemple, le nombre des Wisigoths en Espagne à quelque 200 000 pour 3 millions d’habitants romanisés – qui continuent d’appliquer des règles inspirées du fœdus et se voient souvent comme les garants d’une vie civile qui ressemble beaucoup à la paix romaine.

Ils maintiennent notamment en vigueur les lois romaines, que leurs dirigeants compilent – en latin – en traités successifs, dans lesquels les droits coutumiers germaniques se fraient une place croissante: systèmes de sanctions basées sur une échelle détaillée d’amendes, remplacement progressif des statuts d’homme libre, d’esclave et d’affranchi par de nouvelles catégories plus floues, où l’origine ethnique et le statut économique jouent un rôle plus important

Les souverains barbares s’assimilent – ou au contraire, se singularisent – par la religion. La conversion de Clovis au catholicisme, célébrée par tous les manuels scolaires, installe le christianisme sur tout l’Ouest du continent à partir de la Rhénanie. Restés longtemps ariens, les Wisigoths d’Espagne opèrent un retour tout aussi retentissant dans le giron de l’Eglise en 584, amorçant aussitôt une féroce persécution des juifs qui rejettera nombre d’entre eux, trente ans plus tard, dans les bras des conquérants sarrasins.

Cette homogénéité est certes relative – on reste païen dans les campagnes, dont l’importance croît au détriment des anciennes villes romaines, et, de façon nettement plus agressive, dans les marches germaniques, slaves et scandinaves. Mais les nouvelles unités de pouvoir qui reprennent les anciennes divisions administratives romaines sont placées sous la houlette des évêques, certes encore nommés par les chefs temporels. Le catholicisme va devenir un ciment identitaire toujours plus fort du nouvel ensemble instable, en formation. Contre la puissance émergente des Sarrasins musulmans. Contre les nouveaux barbares qui déferleront régulièrement sur lui jusqu’au Xe siècle avant de se normaliser à leur tour. Et, de façon à peine moins marquée, contre l’Empire byzantin, successeur concurrent de la romanité.

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