Gotlib, cet éternel galopin à l’étoile jaune

Le Musée d’art et d’histoire du judaïsme à Paris consacre une exposition au dessinateur de la «Rubrique-à-brac»

Il faut passer à travers le détecteur de métaux et livrer son sac aux rayons X. Puis traverser une vaste cour intérieure de pierre claire. Atmosphère solennelle, voire recueillie, dans cet hôtel ­particulier du XVIIe, au cœur du Marais parisien. A première vue, le  Musée d’art et d’histoire du ­judaïsme n’est pas le lieu où l’on s’imagine pleurer de rire à s’en crisper les boyaux. Et pourtant. L’institution consacre une expo­sition à Gotlib, ce monument vivant de la bande dessinée. Et l’on a beau les avoir lues deux-mille-huit-cent-vingt-sept fois jusqu’à les connaître par cœur, certaines planches de Rubrique-à-brac sont désopilantes comme au premier jour. Gotlib est le facteur d’un humour qui ne s’use pas.

L’homme lui-même, qui fêtera son 80e anniversaire le 14 juillet, est entré de son vivant au patrimoine de la France, de biographie en autobiographies, de rééditions en rétrospectives, consacré, primé, couvert de louanges, et même étudié à l’université. On pensait déjà tout savoir de lui. Mais il est un aspect du personnage, connu et pourtant relativement peu étudié: Marcel Gotlieb est juif. Athée, certes, et élevé dans une relative laïcité, mais juif tout de même. Il a fait sa bar-mitsva.

L’exposition que lui consacre le Musée d’art et d’histoire du judaïsme est d’une rare importance, et donne une excellente vision d’ensemble de l’artiste et de son univers. Gotlib lui-même y a beaucoup contribué, prêtant 150 planches originales et un nombre considérables de documents de famille, photos, lettres manuscrites et cahiers d’écolier, entre autres. Surtout, elle est l’occasion d’explorer l’œuvre et son dessinateur sous l’angle original de sa judaïté.

«Dans l’histoire de la bande ­dessinée, Gotlib est emblématique d’une certaine «modernité juive», cette place originale prise, depuis le début du XIXe siècle, par des entrepreneurs, des chercheurs, des penseurs ou des artistes juifs dans des univers nouveaux, souvent marginaux», estime Paul Salmona, directeur du Musée d’art et d’histoire du judaïsme, en introduction du catalogue de l’expo­sition. Manière de saluer l’esprit affranchi, et pionnier, de ce dessinateur qui a réinventé la bande dessinée, hors des sentiers balisés de la ligne claire.

Par ailleurs, l’exposition veut souligner l’importance de la lettre dans le travail graphique de Gotlib. Déjà, ses cahiers d’école sont remplis d’une écriture à la fois belle et précise. A 20 ans, il trouve un emploi de lettreur chez Opera Mundi, un diffuseur de bandes dessinées. «Sous sa plume, les lettres sont à la fois dessins, signes, sons et idées, selon Anne Hélène Hoog, co-commissaire de l’exposition. Si avoir étudié la Torah pour préparer sa bar-mitsva n’a pas fait de Marcel un juif religieux, cela en a tout au moins fait un amoureux de la lettre, habité par l’idée juive ancienne que chaque lettre est un monde dont le sens est caché.»

Plus concrètement, les éléments biographiques présentés en ouverture de l’exposition rappellent, et c’est triste, qu’il ne suf­fit pas d’être athée pour ne pas être juif. Car l’enfant Marcel a dû porter l’étoile jaune pendant la Deuxième Guerre mondiale. «A l’école, les copains parlaient sans cesse des juifs, de l’étoile, etc., d’une manière assez péjorative, puisqu’ils entendaient leurs parents parler ainsi», raconte-t-il dans une biographie par Numa Sadoul, parue en 1974. «Moi, je ne savais pas du tout ce que c’était: je devais avoir autour de 8 ans et je m’étais mis dans la tête que les juifs étaient des emmerdeurs à qui on collait une étoile jaune et qu’on embarquait pour les punir. Or, un soir, lorsque je suis rentré chez moi, ma mère m’a cousu l’étoile. Merde! Tous ces mecs qui n’étaient pas des gens «bien», j’en étais, j’en faisais partie! Ça a été une assez jolie surprise.»

En 1942, son père est interné à Drancy, puis déporté au camp de travail de Blechhammer. Il y ­restera jusqu’en 1945, survivra à l’évacuation du camp à marche forcée, avant d’être tué à Buchen­wald, aux dernières heures de la guerre. ­Marcel et sa petite sœur échappent aux rafles grâce à la vigilance de leur mère. Les enfants sont alors cachés dans des familles d’accueil, à Villeneuve-Saint-Georges, puis à Rueil-la-Gadelière, dans l’Eure-et-Loir. La «Chanson aigre-douce», ci-dessus, et le souvenir du printemps de cette année-là.

Mais à part ce court récit, paru en 1969 dans Pilote, et un autre, intitulée «Manuscrit pour les générations futures», qui met en scène la fermeture des halles de Baltard et l’extermination des rats qui en fut le corollaire en une métaphore de la destruction des ghettos, l’œuvre de Gotlib ne porte quasiment pas la trace de la guerre. Ou alors, en creux. «Son humour a permis à Marcel Gotlieb de survivre, estime Anne Hélène Hoog. Il lui permet aussi de dire que les deux versants des choses sont toujours présents. Les retournements de situation, les inversions, les jeux ­permettent de composer avec l’irrévocable, le donné, l’hérité, l’imposé, etc. C’est le repositionnement qui permet d’échapper à l’enfermement et au définitif. Les situations cachent leurs propres variantes. Les réinterpréter, les retourner, leur imaginer d’autres fins est devenu une marque de l’humour de Gotlib. Il ne laisse rien tel quel et réfute toute lecture au premier degré.»

Manière de dire que Gotlib s’inscrit dans la tradition d’un certain humour juif? Tout est question de définition. En réalité, le bédéaste s’est toujours réclamé de l’humour anglo-saxon, influencé par le magazine Mad et par la bande dessinée américaine un­derground, Crumb notamment. Humour grinçant, humour noir, ­mettant en scène les antihéros, les perdants, qui prennent aussi, parfois, les traits du dessinateur lui-même. L’autodérision est un pilier de l’humour de Gotlib, commente Anne Hélène Hoog, «l’humour des désespérés, celui des juifs face à l’antisémitisme ordinaire, aux pogroms, à la Shoah – l’humour de ceux qui ne peuvent continuer à vivre qu’en acceptant de vivre avec l’irrémédiable».

Les Mondes de Gotlib, Musée d’art et d’histoire du judaïsme, Paris. Jusqu’au 20 juillet 2014. Catalogue de l’exposition, Ed. Dargaud, 2014.

Dans l’histoire de la bande dessinée, Gotlib est emblématique d’une certaine «modernité juive»