France

Goulag éditorial

L'historien-journaliste français Thierry Wolton publie une «Histoire mondiale du Communisme». Les bourreaux, les victimes et les complices de cette immense tragédie politique l'accompagnent depuis huit ans

Sur la table de cet hôtel chic de Saint Germain des Prés, les deux pavés tout juste publiés forment presque un rempart. Thierry Wolton, 64 ans, n’aura jamais fini de démonter, les unes après les autres, les briques de la citadelle politique qu’il a entrepris d’assiéger à coups de livres depuis quarante ans. Les deux premiers tomes de son «Histoire Mondiale du Communisme «(Ed. Grasset), soit plus de deux mille pages couchées sur papier bible, sont comme ces trous béants percés par une roquette ou un tir de missile. S’y engouffrer, c’est plonger dans cet autre monde qui, pendant près d’un siècle, broya des centaines de millions d’hommes dominés par une idéologie qui les dépassait, et dont l’auteur ne finira sans doute jamais de disséquer l’effroyable logique de la terreur: «Je ne travaille qu’à cela depuis huit ans, et il me reste encore deux ans de recherches pour achever mon dernier tome consacré aux «Complices» (après «Les Bourreaux» et «Les Victimes»)» explique-t-il au Temps. «Ma fille a 16 ans, mon fils 14 ans. Ils ont été élevés avec Staline, Mao, Lénine ou Pol Pot. Ils vivent au bord de ce gouffre que je ne cesse d’explorer».

Ceux qui, en France, n’apprécient pas ce tableau historique à charge accusent l’auteur «d’anti communisme». Lui préfère s’avouer anti-totalitaire. Ancien journaliste au Point, auteur de plus d’une dizaine d’ouvrages consacrés à l’ex URSS, à l’influence du KGB dans l’Hexagone ou aux dissidents qui osèrent affronter le rouleau-compresseur soviétique, Thierry Wolton est un peu le moine copiste des crimes commis aux quatre coins du monde à l’ombre de la faucille et du marteau.

A son domicile, des armoires métalliques remplies de dossiers portent, chacune, le nom de dirigeants communistes illustres ou de purges ayant ensanglanté des continents entiers. Chaque jour, son inlassable photocopieuse – «payée par Grasset» précise-t-il, louant la «folle confiance» de son éditeur Olivier Nora – accouche des reproductions d’articles ou d’extraits de livres destinés à alimenter son «goulag éditorial». «L’histoire du 20ème siècle est celle du communisme poursuit-il. Tout l’occident est entaché de son ascension, de son règne, puis de sa chute».

Nous sommes encore dans une période de deuil

Le ton se fait très vite véhément. Les mains de l’écrivain s’agitent pour désigner, sur une carte imaginaire, les camps de déportation, les prisons, les pans entiers de territoires saignés par les purges. Beaucoup sont aujourd’hui tentés de refermer le couvercle. Lui non: «Nous sommes encore dans une période de deuil. Sur le nazisme, ce fut pareil. Les premiers grands livres ont commencé à paraître dans les années soixante-dix, 25 ans après la chute. Pour le communisme, on y arrive…»

Raconter les deux premiers volumes de son «Histoire mondiale du communisme» n’est pas possible. Au fil de chapitres denses, parsemés d’extraits d’autres ouvrages et de notes, tout y passe. La chronique de la révolution russe y est tenue au jour le jour, aux côtés des «bourreaux» qui, dès la prise du pouvoir par les Soviets, musèlent la presse, instaurent le goulag, dressent les listes des opposants à assassiner. La part de rêve et d’illusions communistes vole en éclat dès les premières pages.

Dommage? La part d’utopie et d’espérance ne mérite-t-elle pas sa place lorsqu’on s’interroge sur l’attraction que cet enfer exerça sur tant d’hommes et de femmes? Thierry Wolton ne cille pas. Il plonge dans ses souvenirs personnels, exhume le souvenir de la «bouleversante tristesse» qu’il avait pris l’habitude de lire sur le visage de sa première épouse d’origine biélorusse. «Son» communisme est sectaire par nature. Manipulateur par essence. «Il faut relire les manuels d’instruction du Komintern (NDLR: l’internationale communiste). Ils sont limpides. La révolution se doit d’être brutale, violente, totale».

Le KGB a lu tous mes livres

On croit l’enquêteur dépassé par son sujet, hypnotisé par la machine infernale. Il ne l’est pas. Il vit ses livres. A la fin des années 1990, quand l’URSS est à terre, Thierry Wolton se rend à Moscou et frappe à la porte de la Loubianka, le célèbre bâtiment de la Tcheka, puis du KGB, qui abrite toujours les «organes» de sécurité russes sous Vladimir Poutine. La porte s’ouvre. Une salle d’attente. Un officiel soviétique francophone vient le saluer. «Il a commencé par me dire qu’il me connaissait bien. Tous mes livres sur les compromissions de l’intelligentsia française avec le PC avaient été lus, disséqués, annotés». Glaciale efficacité policière. «La machine communiste n’a pas d’autre but que de dévorer tous ceux qu’elle ne réussit pas à engloutir».

Il faut aimer les portraits et les récits à hauteur d’homme pour apprécier le travail colossal de recherches de Thierry Wolton. D’autres historiens plus enclins à comprendre les révolutions auraient sans doute davantage campé le décor idéologique, l’affrontement Est-Ouest et tout ce qui tend à relativiser l’horreur de la machine à réprimer au nom de la dictature du prolétariat. L’auteur s’est, lui, tenu à l’écart des facteurs d’explications pour se concentrer sur les modalités d’action, sur ce portrait de «l’homme rouge» que la Prix Nobel de littérature 2015, Svetlana Alexievitch, a raconté trait pour trait dans ses livres emplis de douleurs et de larmes. On sent Thierry Wolton glacé par Lénine, horrifié par Mao. Et Staline? «Je sais que cela va paraître très bizarre à vos lecteurs, mais j’ai pour lui une forme d’affection. Staline est franc. Il tue en vous regardant en face. Il a souffert dans sa chair, battu sans relâche par son propre père». Tous étaient des broyeurs d’hommes qui se servaient de leurs idées comme d’une faux: «Staline était le seul véritable homme du peuple. il avait fait des efforts considérables pour acquérir un savoir. Il lisait tout. Il était terriblement complexé. J’en arrive presque à le comprendre».

L’ambition éditoriale est colossale. Cette «Histoire mondiale du Communisme» est une première. Personne, jusque-là, ne s’y était risqué. L’explication? «L’envie d’un grand livre sur ce sujet que j’ai tant étudié, d’une vision panoramique». Poutine? «Il utilise les mêmes moyens d’influence brutale mais son système n’a pas la perversité de l’URSS». La Chine? «Son régime communisto-affairiste me paraît condamné à la violence». Thierry Wolton le sait et le redoute: attisé par les frustrations de la mondialisation, le volcan politique du communisme est loin, très loin d’être éteint.

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