Au camp, l'amour est plus pur, l'amour est plus fort, chante une comédienne au Théâtre Saint-Gervais à Genève. Au bout du monde, il arrive que le matricule 231 rêve de la 720. Il arrive encore qu'on se suicide au milieu d'un spectacle donné devant un parterre de détenus, comme Dimitri dans le magnifique Qui ne travaille pas ne mange pas. La Française Judith Depaule, 36 ans, russophile aux yeux clairs, extrait de l'oubli des scènes de la vie théâtrale dans les camps staliniens, entre 1930 et 1953, année de la mort de Staline. Sept ans d'enquête dans les archives russes rouvertes souvent à contrecœur, sept ans à parcourir des villes de nulle part érigées au gré de chantiers gigantesques. Une thèse rendra bientôt justice aux acteurs fantômes du Goulag. Le spectacle, lui, témoigne déjà avec intelligence de cette vie artistique improbable.

Au départ, une tocade. L'universitaire Judith Depaule se prend de passion pour le metteur en scène futuriste Igor Terentiev. Elle est fascinée par cet artiste qui attaque le génial Meyerhold, qui a révolutionné la scène russe. Terentiev violente le maître, qualifiant de «bourgeois» son fameux Revizor de Gogol, monté en 1926. L'ère est aux terroristes. En 1932, Terentiev le «pur» est déporté au chantier du canal de la mer Blanche, où il se retrouve chef d'une brigade d'agit-prop. Là, il exalte l'homme nouveau, histoire de galvaniser ses camarades déviants.

A travers Terentiev, Judith Depaule découvre l'envers théâtral de l'enfer. Entre deux baraques, des troupes naissent, formées de comédiens chevronnés ou d'acteurs du dimanche, recrutés par des inspecteurs culturels incultes. La scène a une mission définie par le Code pénal du travail correctif: rééduquer les «traîtres», fouetter leur ardeur au travail et stimuler la productivité. «Qui ne travaille pas ne mange pas» est l'un des slogans types de la langue de bois sec des serviteurs de Staline.

Le théâtre, comme instrument de dressage. Les revues foisonnent au Goulag, avec leurs saynètes rapidement ficelées, des comédies musicales dégoulinant de bons sentiments patriotiques décongèlent les cœurs. Des salles de spectacle aux proportions imposantes voient aussi le jour, comme à Magadan, ville chantier à l'extrême-orient de la Russie.

Magadan est exemplaire. Judith Depaule y a visité le théâtre, y a entendu, comme dans un rêve, le brouhaha émancipé des soirs de première: 14 productions (!) par an, jouées par des prisonniers, pour un public d'ouvriers ou d'ingénieurs. La ligne? «Il fallait que les travailleurs oublient la dureté du travail, explique la chercheuse. Le théâtre y était donc joyeux et coloré.» Joie sur le plateau, fût-elle rouge. Joie dans les gradins. Mais cette gaîté-là, voulue par le régime, le dépasse aussi.

Un demi-siècle plus tard, des artistes du Goulag confieront à l'enquêtrice avoir vécu au camp les plus belles années de leur vie. «Leur existence avait un sens. Ils se consacraient corps et âme à leur art.» Dans la taïga, cet art sous surveillance s'invente ainsi dans un double jeu permanent: il sert le système, mais rend aussi aux acteurs et aux spectateurs une dignité que tout nie ailleurs. Plus subtil, souligne Judith Depaule, il permet à des formes censurées – les audaces de Meyerhold le banni par exemple – de resurgir par la bande, dans un spectacle aux apparences orthodoxes. Vengeance admirable des spectres.

«Dans les salles, les zeks humiliés pouvaient s'identifier à des personnages aux sentiments normaux.» Dans la nuit de la fiction, des déclassés se réconciliaient avec leur humanité. Le théâtre avait cette fonction, non planifiée par le Kremlin: stimuler la résistance, fût-elle intérieure.

Qui ne travaille pas ne mange pas. Théâtre Saint-Gervais (rue du Temple 5, Genève, tél. loc. 022/908 20 20). Jusqu'au 19 décembre.