Comme The Deal de Stephen Frears l'an dernier, voici un film qui correspond parfaitement au profil de Cinéma Tout Ecran. Téléfilm qui a trouvé le chemin des salles allemandes (en janvier) grâce à la réputation de son réalisateur, Oliver Hirschbiegel, Ein ganz gewöhnlicher Jude est certainement l'une des principales trouvailles de la présente édition: un chaînon manquant entre La Chute (Der Untergang) et les débuts hollywoodiens du réalisateur avec The Invasion, nouvelle version de L'Invasion des profanateurs de sépulture avec Nicole Kidman.

Hirschbiegel aura-t-il cherché à s'absoudre d'avoir presque passé sous silence la Shoah dans sa monumentale et contestable recréation des derniers jours d'Hitler? Toujours est-il qu'il s'est aussitôt lancé dans cet étrange projet: filmer un monologue de l'écrivain zurichois Charles Lewinsky (Hitler auf dem Rütli, Mattscheibe, Melnitz). Un texte passionnant sur tout ce que cela signifie d'être un juif allemand né après la guerre.

Monologue furieux

Cinéaste venu de la vidéo expérimentale, formé à la télévision et devenu un spécialiste des cadres confinés (Das Experiment, Mein letzter Film), Hirschbiegel parvient à rendre cinématographique ce qui ne l'est pas. Hormis un prologue et un épilogue, on reste en effet tout du long enfermé avec l'acteur Ben Becker (un beau blond plus habitué à jouer des nazis...) dans un appartement haut perché de Hambourg (ville natale du cinéaste). Et pourtant ce n'est jamais ennuyeux, grâce au texte, à la performance et à une réalisation toute en mouvement.

Emanuel Goldfarb est un journaliste culturel contacté par un professeur de gymnase pour participer, en tant que «concitoyen membre de la communauté juive», à un cours de sociologie. Enervé par le ton politiquement correct, il commence une lettre de refus, cale, enclenche un magnétophone et se lance dans un furieux monologue de presque 90 minutes, qui mêle de plus en plus intimement histoire personnelle, nationale et d'un peuple, pour finir par accoucher... d'un livre, au bout de la nuit.

Autoflagellation typique et somme de clichés, comme l'a jugé le commentateur de Der Spiegel, pas moins fâché que Goldfarb? A chacun de juger. Pour ce critique - il est vrai moins au fait de la condition juive -, l'expérience a au contraire paru très impressionnante et éclairante. L'impossibilité d'être «juste un homme ordinaire» pour un juif en Allemagne y est exposée avec toute la dialectique et les contradictions nécessaires à rendre le problème crédible, vivant et infiniment complexe.

Un tel film n'aurait bien sûr aucune chance sur nos écrans. On en sait d'autant plus gré à Cinéma Tout Ecran d'être là pour le faire découvrir. Avec un prix, ne serait-ce que d'interprétation, à la clé?

Ein ganz gewöhnlicher Jude, d'Oliver Hirschbiegel (Allemagne 2006), avec Ben Becker. En compétition à Cinéma Tout Ecran, vendredi 3 à 16h15.