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Le goût des choses selon l'historien Jean-Claude Daumas

Quel rapport entre une escalope à la crème et le cinéma de Claude Sautet? Entre un sac Vuitton et les œuvres de Jeff Koons? Entre Georges Perec et le mouvement des «gilets jaunes»? Une passionnante histoire de la consommation rend compte de ces dynamiques socioculturelles et restitue le lien entre les objets, les modes de vie et les représentations qui nous façonnent

Vous êtes à Paris, dans les années 1970. Vous êtes la fille d’un industriel de province et êtes mariée au fils du PDG de la filiale française d’une multinationale. Vous habitez un appartement moderne de 5 pièces dans le XVe arrondissement, dans lequel vous mélangez les meubles XVIIIe trouvés chez un antiquaire et du mobilier contemporain acheté chez Roche Bobois. Aux murs, quelques tableaux de peintres contemporains connus qu’on vous a offerts. Votre mari apprécie les grands vins que votre père lui a fait découvrir. Vous allez à l’opéra et pendant les vacances vous faites du golf, du tennis, de grandes promenades à vélo.

Vous êtes boulangère à Grenoble, orpheline et sans diplôme. Votre souci est d’être «juste dans la moyenne», car vous n’aimez pas «en mettre plein la vue». Lorsque vous recevez, vous faites des quiches, des gratins dauphinois, des tomates farcies. Vous n’allez jamais au cinéma et n’avez pas le temps de lire le journal. Chaque année, vous allez en vacances dans un camping sur la Côte d’Azur; vous tricotez pendant que votre mari joue à la pétanque. Vous allez peu à la plage et vous aimez prendre le pastis avec des amis.

Texture des jours

Au travers de ces portraits et entretiens, c’est toute la tradition très française d’une lecture sociale du jugement de goût qui s’illustre et trouve aujourd’hui, dans La révolution matérielle – Une histoire de la consommation, sous la plume de l’historien Jean-Claude Daumas, une majestueuse synthèse, qui s’étend du milieu du XIXe siècle jusqu’à nous jours.

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Le goût des choses, c’est celui d’une époque, bien sûr. Celui des publicités dans les revues, des conversations de bureau, du conformisme social. C’est la radiographie du point de convergence entre la science, l’industrie, l’urbanisme, l’esthétique et la morale. Cette histoire de la consommation, qui est avant tout celle des mœurs et des coutumes, est à l’intersection de tous ces champs; elle fait écho à la texture des jours, raconte les logiques aspirationnelles, celles du désir frénétique comme de l’inconscient, qui conditionnent le rapport entre une escalope à la crème et le cinéma de Claude Sautet, un sac Vuitton et l’esprit de dérision des œuvres de Jeff Koons.

Illusion du libre arbitre

Ces liens illustrent le caractère implacable des logiques de consommation, l’obédience et les conditionnements qu’ils mettent en scène. Alors même que ces choix sont souvent perçus par les consommateurs – d’objets, de services, de loisirs ou de culture – comme l’espace et l’expression irréductibles de leur libre arbitre.

Le goût des choses recensé dans Une histoire de la consommation, c’est avant tout celui de la France, mais qui a néanmoins pour tous ceux qui n’y ont pas grandi la mélancolique familiarité des dimanches à la campagne, par l’entremise des représentations culturelles et médiatiques qui ont largement imprégné et forgé l’imaginaire des Romands.

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Au-delà de la chronique impressionniste des menus faits du quotidien, cette somme historique, qui mobilise des sources incroyablement vastes – enquêtes sociales, inventaires après décès, photographies, littérature, catalogues de grands magasins, etc. –, vient éclairer de façon prodigieuse et singulière les enjeux du présent. Les revendications des «gilets jaunes» tout comme de ceux qui, conscients de l’épuisement des ressources, sont à la recherche de modes de consommation et de production alternatifs, prennent tout leur sens au regard des perspectives historiques dans lesquelles elles s’inscrivent.

Si, durant les trente glorieuses, l’écart entre les différentes couches de la classe ouvrière n’était pas assez grand pour bloquer «une dialectique d’entraînement vers le haut […], aujourd’hui, cette dialectique fonctionne beaucoup moins bien, tant sont profonds et nombreux les clivages qui divisent les classes populaires».

Au-delà de ce que le monde des formes nous donne à voir des rapports sociaux et des mutations techniques, écologiques et politiques, c’est l’analyse de la fabrique des discours, des imaginaires et des fantasmes qui accompagnent la vie des choses qui donne à cet ouvrage tout son relief et sa saveur. Par ceux qui en sont les cyniques stratèges, les victimes consentantes, les spectateurs lucides au regard tendre ou désolé.

L’espoir d’une vie meilleure

On y croise bien sûr Perec et Zola, et on ressent les filiations à travers le temps de l’arrière-goût des dimanches – depuis la petite friture des guinguettes aux blanquettes familiales jusqu’aux barbecues entre voisins. Tous ces signes de distinction, ces conditions intellectuelles et sensibles qui donnent aux choses toute leur saveur – c’est-à-dire l’idée qu’on s’en fait – ne signifient pas nécessairement l’abdication ou l’absence de formation de notre jugement critique au profit d’un grand hold-up symbolique, orchestré par les puissants de ce monde. Le livre de Jean-Claude Daumas n’est pas une critique à charge, où les consommateurs ne seraient que de simples figurants dans une pièce. Il restitue l’espace des vagabondages de notre désir et de nos projections, si étroites soient-elles, et l’espoir d’une vie meilleure dont elles sont le signe.

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En 1947, de retour d’un voyage de quatre mois aux Etats-Unis, Simone de Beauvoir critique l’illusion de la liberté («mille choix permis, mais tous équivalents»), et s’inquiète de l’aliénation de «l’individu trop occupé à se servir du téléphone, des frigidaires et des ascenseurs pour regarder par-delà et en deçà». C’est dans cet espace profondément ambivalent, celui des rapports toujours renouvelés entre les idées, les modes de vie et le monde des formes que vit et se débat, de manière à la fois si fruste et si créative, si humaine, notre aspiration au sublime.


Essai


Jean-Claude Daumas
«La révolution matérielle. Une histoire de la consommation. France, XIXe-XXIe siècle»
Flammarion, 590 p.

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