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Albert Camus et Maria Casarès.
© René Saint Paul/RUE DES ARCHIVES/KEYSTONE

Livres

«Goûte à tout pour moi. Jouis de tout pour nous deux»

Ils étaient écorchés et beaux comme des héros hollywoodiens. Albert Camus, l’auteur vénéré de «L’Homme révolté», et la comédienne Maria Casarès se sont aimés. Quelque 865 lettres retracent une passion solaire et tourmentée

Souvent, Maria et Albert riaient quand ils s’écrivaient. Ils s’enflammaient, en écorchés; ils se consolaient de ne pas s’étreindre assez; ils avouaient le grand vague qui les saisissait parfois. Albert Camus et Maria Casarès étaient beaux comme l’étaient les amants dans les films de Hollywood au temps où le noir et blanc régnaient sur nos âmes. Au premier éclair – un regard prolongé, on vous le raconte plus bas –, ils se sont plu. Très vite, ils se sont aimés. Puis écrit. Puis aimés encore.

Une passion sur les ruines

Ce transport naît dans le chaos d’une fin de guerre atroce, dans le Paris barbouillé du printemps 1944. Il s’achève dans un KO nocturne qui bouleverse l’époque: l’accident de voiture dans lequel Albert Camus meurt; un arbre qui est un scandale, une lame à l’orée de 1960. Entre ces deux bornes, l’écrivain et la comédienne ont vénéré les facteurs, ceux qui leur apportaient la promesse du jour.

Dans le rôle de la poste aujourd’hui, les Editions Gallimard. Elles publient les 865 lettres d’Albert et de Maria, 1265 pages d’attention, d’envolées, d’anecdotes qui sont des romans quand on s’aime; 1265 pages de noblesse surtout – et on ne compte pas les annexes, ce reliquaire de billets, accompagnant les bouquets que l’auteur de L’Homme révolté faisait livrer à Maria, les soirs de première.

«J’attends d’exister, je ne suis que promesse»

Maria et Albert, un cantique sous le soleil du Sud qu’ils chérissaient. De leur vol, on connaissait le tracé. Pas le souffle, pas cette rigole d’encre qui était leur musique de chambre. On ouvre au hasard, presque confus d’être si près d’eux, soudain. Que dit-elle, en ce jour d’août 1948, quand elle se languit? «Lorsque je pense à toi brun, j’oscille. Il fait mauvais ici: je suis encore café au lait, plutôt lait que café, et je me coiffe avec chignons ou avec une natte derrière, comme les Chinois. Je m’habille le moins possible. Et surtout je n’existe pas, j’attends d’exister, je ne suis que promesse.»

«J’essaie de t’imaginer, de te refaire à distance»

Et lui, comment lui parle-t-il, lui qui est marié à Francine, qui est père de jumeaux, qui sait déjà qu’il ne brisera pas l’édifice conjugal? «Dis-moi ce que tu fais, ce que tu penses, j’ai besoin de ta transparence.» Et plus loin: «J’essaie de t’imaginer, de te refaire à distance. Mais c’est épuisant et puisque je t’aime sur cette terre, c’est sur cette terre que j’ai besoin de toi, non dans l’imagination.»

L’étincelle à l’ombre de Picasso

Leur obsession paraît d’hier, elle a quatre ans déjà en 1948. L’étincelle ne pouvait espérer parterre plus prestigieux, comme Olivier Todd le raconte dans Albert Camus, une vie (Folio). Au printemps 1944, Michel Leiris – l’auteur de L’Age d’homme – et son épouse organisent une soirée théâtrale. Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Raymond Queneau lisent Le Désir attrapé par la queue, pièce de Pablo Picasso. Albert Camus tient le brigadier – le bâton des trois coups – en tant que régisseur. Au milieu des invités, Maria Casarès, 22 ans, étoile à peine née, observe ce front souverain, ces épaules de gardien de but, ce halo de nonchalance qui est une distinction.

Albert et Maria à bicyclette

«Un acteur», pense-t-elle. Et lui, il ne voit qu’elle, parions, que son insistance superbe, son visage de conquête, sa violence contenue d’infante. Tout ça sous l’empire de Pablo et de son Désir attrapé par la queue. L’ange du bizarre passe. C’est au tour du metteur en scène Marcel Herrand de s’en mêler: il propose à Maria un rôle dans Le Malentendu, de Camus justement. Ce mois de juin à Paris, un monde bascule. Les patrouilles allemandes se méfient pour la première fois de leur ombre. Les résistants mitraillent depuis les fenêtres. Le débarquement des alliés n’est plus un mirage. Et dans la nuit moite, un jeune homme file sur les boulevards, à bicyclette: sur son guidon, une fille étourdie par le désir et l’alcool.

Fin (provisoire) de l’idylle

C’est Albert et Maria. Lui est déjà Camus, auteur admiré à 31 ans de L’Etranger et du Mythe de Sisyphe, résistant, futur rédacteur en chef du journal Combat. Elle n’est pas encore tout à fait Casarès – ça ne saurait tarder, bientôt elle brûlera auprès de Gérard Philipe, Serge Reggiani, Philippe Noiret. Mais elle est fille d’un ministre de la République espagnole, exilé à Paris après la victoire de Franco et de ses cliques sinistres. Ce soir d’espoir, ils sont cosmiques. Albert vole en liberté – Francine, son épouse, est encore à Oran –, Maria est une Penthésilée ibérique.

Francine, Albert et Maria

Noces d’été. Extinction des feux rapide. Francine revient. Les amants décident de se séparer. Jusqu’à ce 18 juin 1948, où Albert et Maria se croisent, boulevard Saint-Germain. Elle va au théâtre. Il se rend chez André Gide. Ils sont bouleversés, raconte encore Olivier Todd. Elle vit avec l’acteur Jean Servais. Albert bivouaque dans l’appartement familial, quand il n’est pas invité à donner une conférence à l’étranger. Mais cette fois, ni la loyauté ni les conventions n’auront prise sur les élans. Francine saura bien sûr. Elle traversera ces années avec cran. Albert l’aime d’une profonde amitié; il ne la quittera pas tout à fait.

S’ils s’aimantent à distance, Maria et Albert se retrouvent souvent. Et quand ils ne partagent pas une chambre d’hôtel rustique au Grand Valtin, dans les Vosges, ils s’écrivent. Ces feuillets sont leur drogue. Ils les guettent, désespèrent quand l’enveloppe n’arrive pas, comme ce jour d’août 1948. «A ce moment, j’ai senti que cette longue journée de marche m’avait beaucoup fatigué, écrit-il, et qu’il me venait une sorte de dessèchement, à moi aussi. Et puis remonté dans mon bureau, j’ai découvert ce que j’attendais. Ton écriture a un peu diminué. J’attendais les jambages échevelés d’autrefois. Et voici une écriture formée, serrée, menée d’un bout à l’autre de l’enveloppe, avec un petit air décidé. Mon cœur a sauté.»

Le soleil noir de Camus

Ce qui rend ces épîtres précieuses, c’est qu’elles sont des hublots ouverts sur l’âme. Albert n’est pas toujours fidèle – même à Maria –, mais il ne triche pas. Il lui révèle son mal-être, ses doutes mortifères, son hiver intérieur quand tout gèle, même l’inspiration. Il lui dit aussi ce qu’elle devine: son aversion pour le petit monde parisien des lettres – dont il est l’une des idoles pourtant. Albert Camus est réversible. Il prétend ne plus vouloir écrire: il n’est que papier et encre. Il s’inquiète de ne pas savoir aimer: il aime à corps perdu.

Maria la croquante

Mais cette correspondance n’illumine pas seulement l’alcôve de deux insatiables. Elle constitue aussi une chronique croquante, la vie d’une artiste qui n’est dupe ni des modes ni des postures. Maria croise Paul Claudel, patriarche décati, qui lui plaît parce que drôle, «éveillé bien que plus sourd que jamais». Elle se lasse de sa troupe, le fameux Théâtre national populaire, et de son patron, Jean Vilar, qu’elle surnomme Toto. En cet été 1959, elle égratigne la vanité de ses camarades qui, au Festival d’Avignon, «jouent des sketchs devant les oies en chaleur, qui nous persécutent tous, hommes et femmes, pour nous faire signer, pour nous prendre en photo…». Elle se révèle en revanche d’une merveilleuse tolérance, vis-à-vis de la famille d’Albert, de Francine notamment.

«A bientôt, ma superbe»

Entre eux, la jalousie pointe parfois. Maria chiffonne son Albert, quand elle lui signale le téléphone à minuit d’un Leone. Mais ils sont incapables de mesquinerie. Le 30 décembre 1959, trois jours avant l’accident, Albert annonce son retour à Paris: «A bientôt, ma superbe. Je suis si content à l’idée de te revoir que je ris en t’écrivant.»

«Regarde et vois le soleil, pour toi et pour moi»

Après Camus, Maria Casarès continuera de régner, de plus en plus fauve, de plus en plus brûlée. Interrogée en 1980 par le journaliste Bernard Pivot sur ce que l’écrivain a représenté pour elle, elle répond ainsi: il a été comme un second père, il lui a enseigné la fraternité et, bizarrement, l’amour de la France. Sur ce plateau de télévision, elle ne souffle mot de ces lettres qui n’étaient pas seulement un viatique, mais la joie même. Le 9 janvier 1950, elle écrivait: «Travaille. Travaille, mon chéri. Travaille et soigne-toi. Regarde et vois le soleil, pour toi et pour moi et le beau ciel bleu. J’en profiterai si bien après. Goûte à tout pour moi. Jouis de tout pour nous deux.» Appelons ça la largesse.

Et lui, sur un bristol, avec des fleurs, un soir de théâtre depuis longtemps amnésique: «Tout passe, même les pièces tristes sauf les anges et le cœur vrai des hommes.» Appelons ça la lumière.


Albert Camus et Maria Casarès, «Correspondance, 1944-1959», Gallimard, 1300 p.

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